Laboratoire mondial, cette ville du Guatemala s'est battue pour bannir le plastique

San Pedro La Laguna, petite ville maya magnifiquement nichée entre lac et volcan. A ses pieds, le lac Atitlán, le plus profond d’Amérique Centrale, la fierté naturelle du Guatemala, né d’une ancienne éruption. Sur les hauteurs, le volcan San Pedro domine la ville, généreusement habillé de vert jusqu’à 3000 mètres. Ses flancs sont couverts de culture : avocat, maïs, café…

Ici, la nature est essentielle : "Le lac, c’est notre source de vie", disent les 14.000 habitants, des autochtones mayas. Réserve d’eau douce, pêche, transport fluvial, tourisme… Un lac pollué serait une catastrophe pour toute cette communauté et les autres villages de l’Atitlán.

Une amende très dissuasive

C’est pourquoi, face à la pollution plastique grandissante, San Pedro La Laguna, sa population, ses associations, ses autorités politiques ont décidé de frapper un grand coup : interdire le plastique à usage unique ! Depuis 2016, le maire de la ville a signé un décret interdisant l’usage de sacs plastiques, d’emballages en frigolite et de pailles.

Une amende de 2000 quetzals (235 euros) menace les contrevenants, une sanction très dissuasive : "Nous sommes une population pauvre au cœur d’un pays en développement, loin de vos pays riches", nous dit Mauricio Méndez, le maire de la ville. "Ici, nous ne réfléchissons pas avec l’argent, mais avec la tête et avec le cœur !"

Ce mouvement citoyen écologique sonne comme une leçon en provenance d’un pays où le taux de pauvreté dépasse les 50%. Une mesure exemplaire qui fait de San Pedro La Laguna un petit laboratoire pour la terre entière.

Pour se rendre compte du changement, cap sur le marché matinal. Dans les villes et les pays voisins, le marché c’est le cœur de la vie commerçante, mais aussi, il faut bien l’avouer, un endroit jonché de déchets. A peine arrivés, la vue est étonnante : le marché couvert et les rues voisines grouillent de monde, chacun et chacune déambulent d’étals en étals, équipés d’un panier tressé, de serviettes en tissu, de feuilles de bananiers ou encore habillés de tenues traditionnelles (châle et tablier) pour empaqueter les produits frais.

Tout s’emballe comme avant, écologiquement et localement, les habitants sont tout simplement revenus aux pratiques ancestrales : "Il y a 60 ans, nous avions un châle traditionnel et on y ajoutait une serviette en tissu. Avec ça, on emballait le pain acheté, les herbes aromatiques, les tomates. Nos ancêtres n’utilisaient jamais de sacs en plastique. Jamais nos grands-parents ne polluaient la terre comme nous le faisons. Ils étaient plus conscients de la nature et d’ailleurs, ils souffraient de moins de maladies que nous", nous explique Berta Navichoc, membre du comité des anciens et responsable d’une coopérative écologique de tisserandes artisanales.

En regardant cette petite communauté s’agiter sous nos yeux, cette vieille dame ouvrir son tablier pour y verser 2 kg de tomates, ce vieux boucher nous tendre fièrement un morceau de poulet emballé dans une feuille de bananier… Nous pensons aux statistiques effroyables de la pollution plastique, l’un des défis environnementaux majeurs de notre temps.

Selon l’ONU, "environ 5000 milliards de sacs en plastique sont consommés chaque année dans le monde, soit presque 10 millions par minute". La majorité est destinée à être jetés après une seule utilisation, comme le souligne WWF, "plus de 75% de l’ensemble du plastique produit sont des déchets alors qu’ils pourraient être recyclés". Treize millions de tonnes de plastique finissent chaque année dans les rivières, les lacs et les océans du monde. Ils intoxiquent la chaîne alimentaire, tuent les animaux et étouffent les écosystèmes.

En voyant leur lac Atitlán se dégrader, les habitants de San Pedro La Laguna ont compris l’urgence et sont passés à l’acte. "Le monde ne peut plus continuer à vivre de manière inconsciente", nous dit Wendy Navichoc, responsable de Jabel’ya, une association de développement durable, partie prenante de la loi antiplastique.

"On voit le climat changer partout et on tente de s’adapter. Mais plutôt que de s’adapter aux changements climatiques, nous devrions changer de comportement, des changements radicaux peut-être comme dire 'Non au plastique' ! Depuis 2016, nos plages et notre lac sont beaucoup plus propres !" Et pour parfaire le travail, Wendy organise régulièrement de grandes campagnes de nettoyage du lac.

Évidemment, à ce stade, tout n’est pas encore parfait, les grands changements font peur et certains villageois sont récalcitrants. Sur le marché, quelques commerçants ne veulent pas lâcher leurs petits sacs plastiques, surtout pour les aliments humides. Ce vendeur d’herbes fraîches et de frijoles (haricots secs) explique que "les sacs en papier s’abîment rapidement avec des produits humides. Le sac se rompt et tout tombe par terre".

En face de lui, une vendeuse de légumes complète : "Le sac en plastique nous coûte moins cher : 5 quetzals (0,59 euro) pour 100, alors que c’est 8,5 quetzals (0,95 euro) pour 100 sacs en carton".

Les personnes que nous voyons avec des sacs plastiques sont, paraît-il, les habitants des villages voisins, venus pour le marché. Ils n’ont pas la même conscience, nous confient les habitants de San Pedro La Laguna. Les autres communautés du lac Atitlán n’ont pas encore suivi le même exemple.

Les rues de San Pedro La Laguna comptent également de nombreuses "tiendas", des petits magasins qui vendent eau, soda, chips, biscuits, cosmétiques, autant de produits mondialisés que d’emballages plastiques dont San Pedro n’a pas encore pu se débarrasser. Impossible de vivre en vase clos et de tourner complètement le dos à l’industrie agroalimentaire.

Mais les plus grands freins pour les autorités sont venus d’en haut. Le Parlement a tenté de faire annuler la loi. Le lobby du plastique a également attaqué cette nouvelle législation, en sa défaveur.

"San Pedro La Laguna, première communauté au Guatemala à se débarrasser des plastiques à usage unique", l’annonce ne les faisait pas rêver. La municipalité a eu gain de cause et le maire en est particulièrement fier : "Lorsque j’ai pris mes fonctions, la décharge municipale était saturée de plastiques et la plupart des déchets finissaient dans le lac", explique Mauricio Méndez.

"Aujourd’hui, nous avons réduit de 80% la production de déchets plastiques. Nous récoltons encore 30 tonnes de déchets. Ce n’est pas la perfection, mais désormais, nous les recyclons pour essayer de donner de la valeur à ses déchets." Sur les hauteurs, un centre de tri, à faire pâlir le pays entier, a vu le jour. Tout est trié et même le plastique à usage unique est vendu pour être réutilisé par une entreprise de construction voisine.

Aujourd’hui, au Guatemala, 17 municipalités ont annoncé suivre l’exemple de San Pedro La Laguna, interdisant l’utilisation de plastique à usage unique, les sacs, la frigolite, les pailles. Attablés au bord du lac Atitlán avant de reprendre le bateau taxi, nous racontons notre reportage à Angelica, tenancière de Juice’s Girl, un bar à jus tropical : "Des cuillères en plastique, des fourchettes en plastique, des verres en plastique, de la vaisselle en plastique… Tout était en plastique. A la maison, vous n’avez pas besoin de ça ni de paille pour boire votre jus et votre café. Alors ici non plus ! Pour nous qui vivons au bord du lac, c’est très important".

Face à l’océan de pollution plastique, les 14.000 habitants de San Pedro La Laguna sont bien décidés à faire leur part !

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