La Tunisie "un modèle d'une transition heureuse", selon Bichara Khader

La Tunisie "un modèle d'une transition heureuse" selon Bichara Khader
La Tunisie "un modèle d'une transition heureuse" selon Bichara Khader - © Tous droits réservés

Bichara Khader, professeur émérite à l'UCL et spécialiste du monde arabe, estime qu'aujourd'hui la Tunisie "fait exception". Elle a réussi à réunir "tous les ingrédients d'une révolution aboutie". Mais tout n'est pas terminé, a-t-il expliqué dans Matin Première. "Il faut maintenant remettre la machine économique en marche". Et pour y arriver, il faut que "ceux qui en ont les moyens accourent au secours des Tunisiens" pour éviter que tout ne bascule.

Bichara Khader analyse la défaite d'Ennahda, le parti islamiste de Tunisie ("un parti islamiste modéré", rappelle-t-il), comme un "rejet" par les Tunisiens "de l'hégémonie d'Ennahda sur la scène politique tunisienne (...) car au cours de ces trois dernières années Ennahda a brillé par une incompétence et en même temps les Tunisiens sont impatients d'obtenir une vie meilleure, de trouver un emploi, d'attirer des investissements, finalement de remettre l'économie tunisienne sur les rails".

Aujourd'hui, Nidaa Tounès "gagne une victoire par défaut, c'est à dire par l'incompétence même démontrée par Ennahda quand il est arrivé aux commandes en Tunisie". Un peu comme la victoire d'Ennahda en 2011, dit-il. A l'époque, "Ennahda n'a pas gagné parce qu'elle est très forte, très organisée ou très implantée sur le territoire mais parce qu'il y avait 90 partis qui participaient aux élections et cet éparpillement des voix a permis à Ennahda de remporter une victoire par défaut".

Parlant de Nidaa Tounès, Bichara Khader parle d'"un conglomérat", d'"une multitude de petits partis tunisiens crédités d'une bonne image", mais "ce monsieur a été Premier ministre du temps de Bourguiba, c'est un cacique du pouvoir tunisien", dit-il. Reste donc à voir ce que ce parti va faire une fois au pouvoir.

"Un modèle d'une transition heureuse"

En attendant, ce spécialiste du monde arabe estime que "dans le contexte arabe actuel, il faut saluer d'abord le pragmatisme d'Ennahda, le modernisme des Tunisiens, la maturité de la société civile tunisienne et surtout l'implication des femmes tunisiennes dans la gestion des affaires de leur pays".

"Déjà en 2011 j'avais écrit sur le Tunisie : 'Tunisie paradigme de la révolution heureuse'. J'entendais par paradigme de la révolution heureuse que la Tunisie avait réuni tous les ingrédients d'une révolution aboutie : des jeunes éduqués, connectés, des femmes impliquées, une armée qui fraternise avec le peuple, une petite géographie, pas d'enjeu géopolitique d'acteurs régionaux et internationaux et aujourd'hui la Tunisie démontre qu'elle est également le paradigme de la transition heureuse. C'est à dire qu'elle ne réussirait nulle part ailleurs dans le monde arabe. Et aujourd'hui la Tunisie fait exception et peut-être cela va être le paradigme d'un nouveau Maghreb et peut-être également d'une transition aboutie".

Mais il précise, "il y a des risques dans la période de transition, risque de perversion de la révolution, de sa récupération, de son détournement", comme c'est le cas du Yémen "en proie au chaos infernal", d l'Egypte "où l'armée se remet aux commandes" et de la Libye avec "une situation ingérable".

Autrement dit, la Tunisie ne pourra pas s'en sortir seule : "Espérons que l'Union européenne et que l'Occident et que ceux qui en ont les moyens accourent au secours des Tunisiens d'aujourd'hui parce que si dans un an, deux ans, trois ans, les Tunisiens sentent qu'il n'y a rien qui change, alors il y a un fort risque que tout bascule en Tunisie. La donne socio-économique est importante dans cette nouvelle phase".

Un besoin de "réconciliation"

Pour Bichara Khader les Tunisiens ont aussi besoin aujourd'hui "d'une réconciliation nationale. Ils ont besoin de penser à la Tunisie et à son avenir dans la région magrébine et méditerranéenne. Toute politique d'éradication, d'exclusion ou de segmentation pourrait nuire à l'avenir de la Tunisie" car cela amène la radicalisation.

Et de donner en exemple le cas irakien : "Le gouvernement chiite d'al-Malaki a marginalisé la population sunnite d'Irak sous prétexte qu'elle était derrière le régime de Saddam Hussein. Cela a produit le phénomène d'Etat Islamique, les troubles actuels que connaît l'Irak. Donc là il faut penser à l'avenir de la Tunisie dans un esprit de réconciliation et dans un esprit de système politique inclusif".

D'après lui, "les Tunisiens veulent construire, non pas une société de croyants (ils le sont) mais une société de citoyens égaux et motivés".

Quant à savoir si c'est possible avec un parti comme Ennahda, il répond : "Ce qui est arrivé aux Frères musulmans en Egypte leur a ouvert les yeux et donc ils se sont laissés griser par leur victoire en 2011. Ils ont oublié que quand on est dans l'opposition, on peut tenir de beaux discours mais quand on est au gouvernement on doit pouvoir gouverner et gouverner signifie prévoir, faire des compromis, négocier. Et c'est bien le pragmatisme d'Ennahda qu'il faut aujourd'hui saluer tout comme d'ailleurs le modernisme de la société tunisienne".

C. Biourge

Et aussi

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK