La tête de Bahar Kimyongür mise à prix: "Une volonté de mettre des gens en danger"

Le nom de Bahar Kimyongür figure depuis ce week-end sur la liste des terroristes les plus recherchés par la Turquie. Pour sa capture une récompense de 214.000 euros est promise. Bahar Kimyongür, militant belge d'extrême gauche, avait été acquitté en Belgique pour des faits légués de terrorisme, mais depuis 2006, il est sous le coup d'un mandat d'arrêt international délivré par la Turquie.

"La Turquie a déjà depuis longtemps essayé de faire appliquer sa répression par l'Europe. Elle y arrive assez bien, mais dans le cas de Bahar, ces mandats d'arrêt n'ont jamais été exécutés par les différents pays d'Europe, où elle a pourtant tenté de l'obtenir", rappelle Olivier Stein, avocat membre de Progress Lawyers, un réseau de cabinets d’avocats qui se présente comme voulant utiliser le droit pour promouvoir la justice sociale.

Alors, la Turquie passe à l'étape suivante : "Maintenant, il y a une volonté de court-circuiter les États européens en organisant non seulement une forme de délation, mais aussi en désignant à la vindicte populaire certaines personnes, sachant que la Turquie a déjà organisé des assassinats à Paris et a voulu organiser des assassinats en Belgique", lance sans détour l'avocat.

"On peut quand même se demander si au-delà de la délation qui est déjà en soi scandaleuse, il n'y a pas aussi vraiment une volonté de mettre ces gens directement en danger sur notre territoire", s'interroge-t-il.

"Fondamentalement, à partir du moment où les États européens et des juges indépendants ont déclaré qu'il n'y avait pas lieu d'exécuter le mandat d'arrêt turc, je pense qu'il n'y a pas lieu d'aller plus loin. C'est à eux de respecter cela et la Belgique et l'Europe en général ont l'habitude de se faire marcher sur les pieds par la Turquie", regrette le représentant de Progress Lawyers.

"Massacres en Afrine" et "liens avec l'EI et Al-Qaida"

Un État ne doit-il pas toutefois épuiser tous les moyens possibles pour tenter de rendre la justice ? "On est dans le cas particulier de la Turquie, répond Olivier Stein. À partir du moment où on parle d'un État qui est en train d'organiser des massacres en Afrine (l'opération turque dans cette région syrienne, ndlr) et à partir du moment où on parle d'un État qui a des liens prouvés avec l'État islamique et Al-Qaida, on n'est déjà plus dans le même cadre que si c'était la Belgique."

Sur ce dernier point, il fait référence à un rapport de 2014 rédigé par David L. Philips pour la Columbia University et intitulé "Research Paper : ISIS-Turkey Links". L'avocat en retient que "la plupart des services internationaux (...) expliquent comment il y avait des rapports entre l'État islamique et la Turquie, qui soignait les djihadistes de l'État islamique et d'Al-Qaida dans ses hôpitaux, qui les entraînait et qui leur fournissait des images satellites pour les aider à se battre".

"À l'heure actuelle, ce sont ces mêmes djihadistes d'Al-Qaida qu'on utilise pour aller massacrer les Kurdes d'Afrine, qui sont pourtant en train d'essayer d'établir un projet démocratique féministe au sein de l'enclave en question."

Des délateurs à l'étranger

Olivier Stein évoque aussi le réseau turc à l'international, faisant notamment référence aux débats qui ont eu lieu au Parlement allemand "autour du fait qu'il y a en Allemagne 6000 indicateurs de la police et des services de renseignements turcs. (...) Il y a donc évidemment des raisons d'avoir peur à partir du moment où on sait que pour 500 Turcs à l'étranger, l'appareil d'État essaye d'avoir au moins un délateur".

"On voit d'ailleurs cette volonté de se diriger vers l'étranger puisque sur le site où elles parlent de cette possibilité de délation, les autorités turques expliquent bien qu'on peut le faire depuis l'étranger en passant par les ambassades et consulats et ils précisent bien que les récompenses seront versées en liquide. Donc, on voit qu'il y a vraiment une volonté de pousser les choses très loin."

"Mais c'est vrai que les États européens – je ne sais pas si c'est de l'opportunisme, du cynisme ou de la lâcheté – ont voulu ignorer ce qui se passait en Turquie, et donc, progressivement, le totalitarisme qui s'est mis en place là-bas est en train de rayonner ici. Mais, là-bas, la plupart des 140.000 fonctionnaires évincés dans les suites du coup d'État l'ont été sur dénonciation de leurs collègues, et sur les 50.000 personnes arrêtées depuis la mise en place de l'état d'urgence, la plupart des dossiers fourmillent de témoignages livrés par des informateurs anonymes. On est donc vraiment dans une situation où ce qui nous choque ici est déjà largement mis en place là-bas", assure l'avocat.

"Lâcheté et opportunisme"

Les États européens, dit-il, font preuve d'une "vraie lâcheté ou (de) beaucoup d'opportunisme", vis-à-vis de la Turquie, partenaire économique important. "Je vais faire le parallèle avec ce qui s'est passé au moment des accords de Munich. À l'époque, Hitler faisait peur à tout le monde, du coup personne n'osait sérieusement élever la voix, et donc par lâcheté on préférait essayer de garder la paix à tout prix et on n'osait pas élever la voix parce que lui parlait fort. Je pense qu'il est temps qu'on ose parler fort aussi."

Olivier Stein n'a pas peur d'oser la comparaison entre Recep Tayyip Erdogan et Adolf Hitler : "Au niveau des pratiques arbitraires qui consistent à faire disparaître des gens et les torturer, pour moi le parallèle est évident et je n'ai aucun doute là-dessus. Maintenant, il n'y a pas de volonté d'extermination systématique des Kurdes, donc il y a cette différence-là, mais au niveau des pratiques totalitaires, il va tout à fait aussi loin", conclut-il.

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