"La solidarité européenne, ce n'est plus qu'un discours et pas grand-chose d'autre"

Que reste-t-il de la solidarité européenne ? A l'aube d'un sommet européen pour tenter de sortir de la cacophonie sur la migration aujourd’hui et demain à Bruxelles, le projet européen est-il dans l’impasse ? Marianne Dony, professeur à l’ULB et à la chaire Jean Monnet de droit de l’Union européenne se montrait assez pessimiste dans Matin Première: "On a déjà connu beaucoup de crises dans l’histoire, mais ce qui est inquiétant à mon sens, c’est qu’on assiste à une succession de crises finalement depuis 2005. On a chaque fois l’impression que l’on sort de la crise, que l’on trouve une solution et puis qu’il y a une autre crise. Idem pour la crise migratoire, en 2015, en 2016 et en 2017, on s'est dit " on a trouvé une solution ", et c’est la même question qui revient maintenant encore trois ans plus tard. C’est ça qui est un inquiétant".
 

Est-ce que le sommet d’aujourd’hui peut déboucher sur des positions communes sur les différents dossiers ? Marianne Dony est sceptique: "Si on arrive à une position commune, pour moi ce sera une position commune de façade, mais pas une position commune de fond. D’ailleurs, en ce qui concerne la question migratoire, quand on lit la lettre d’invitation de Donald Tusk, on voit qu’on ne met l’accent que sur ce qu’on continue à appeler la pression migratoire, c’est-à-dire sur comment fermer nos frontières encore plus, alors qu’on sait que les flux ne cessent de diminuer. Par contre, dans sa lettre d’invitation, il ne parle même plus de discuter de ce qui est sans doute l’essentiel, c’est-à-dire réformer le système de Dublin, donc le système d’accueil des réfugiés. On se braque uniquement sur la totale fermeture, on voudrait qu’il n’y ait plus une seule personne dont on ne veut pas qui arrive en Belgique ou en Europe, et pas sur les solutions à long terme".
 

Le principe de solidarité au sein de l’Union européenne semble bien mis à mal selon la spécialiste: "C'’est beaucoup plus facile d’être solidaire en période où tout va bien que d’être solidaire au moment où rien ne va. C’est donc effectivement un principe très curieux, parce qu’on n’arrête pas de l’évoquer et en réalité ces manifestations sont de plus en plus rares. La solidarité voudrait qu’on ait un budget de la zone euro, on n’y arrive pas ; la solidarité voudrait que l’on se partage la répartition équitable des différents demandeurs d’asile, et si on le faisait, ce ne serait une charge importante pour personne, mais on n’y arrive pas ; en termes de cohésion économique et sociale, on voit que les prochains budgets vont sabrer dans le budget de la cohésion économique et sociale. Donc, en fait, j’ai l’impression que la solidarité devient plus un discours et pas grand-chose d’autre malheureusement".
 

Faut-il dès lors  imaginer complètement un nouveau modèle européen, avec ceux qui en ont envie? Marianne Dony pense que oui, mais se demande qui encore actuellement est prêt à se lancer dans un tel projet:  "J’ai l’impression qu’on est de plus en plus face à un repli sur soi-même, qui n’est d’ailleurs pas propre à l’Europe. Le Brexit devrait pourtant faire réfléchir les Européens. On voit que les Britanniques ne s’en sortent pas du tout, on voit qu’on n’arrive pas à trouver un modèle permettant de régler harmonieusement des relations entre un pays qui voudrait sortir et les autres pays, donc on pourrait se dire qu’on n’a finalement pas d’autre choix que de retrouver un chemin ensemble avec un maximum. Et malgré tout, on a l’impression que l’irrationnel prend le pas sur le rationnel et c’est ça qui, pour moi, est très inquiétant. On a l’impression que tout argument de rationalité pour le moment n’a pas véritablement de prise. Et en tant qu’intellectuelle, c’est quelque chose qui m’inquiète beaucoup parce que je me dis qu’on a beau, nous intellectuels, essayer de dire que vos craintes ne sont pas fondées, que vos politiques ne sont pas de bonnes politiques et qu’il faudrait d’autres projets, on a l’impression qu’on prêche dans le désert".

Marianne Dony a conscience de tenir un discours un peu alarmiste alors qu'il y a un an, tout le monde était totalement optimiste: "Il y avait cette espèce d’effet Macron qui avait joué, et après ça il y a eu les élections en Allemagne, l’affaiblissement de la position de Madame Merkel, il y a eu les élections en Italie, il y a toute l’évolution en Autriche. On se dit finalement qu’il y a quelques pays méditerranéens, comme l’Espagne ou le Portugal, qui donnent confiance mais ceux-là ne sont pas véritablement des pays qui pèsent dans le processus de décision".

Il ne resterait dès lors plus qu'à espérer un "miracle européen".
 


 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK