La Slovénie en pleine "orbanisation" prend la tête de l’Union européenne

À partir du 1er juillet, la Slovénie préside pour un semestre le Conseil de l’Union européenne. Dirigé par l’ultraconservateur Janez Janša, le petit pays n’a plus rien de la "Suisse des Balkans" dont beaucoup rêvaient. Ljubljana s’aligne désormais sur la Hongrie illibérale de Viktor Orbán.

"Ensemble. Résiliente. Europe." Voilà le slogan assez abscons sous lequel se place la présidence slovène du Conseil de l’Union européenne qui débute ce jeudi 1er juillet, la deuxième depuis son intégration en 2004. Ljubljana a tardé à faire connaître le programme de sa présidence et il a fallu attendre ces tous derniers jours pour en découvrir les priorités : faciliter la reprise économique d’une Europe en convalescence, son autonomie stratégique, mais aussi la transition écologique et numérique. La Slovénie veut une UE "en mesure de répondre de manière coordonnée aux potentielles cyber-attaques à grande échelle" et "de faire face à l’évolution démographique négative".

"Une importance particulière aux Balkans occidentaux" est aussi annoncée, avec l’organisation d’un Sommet UE-Balkans occidentaux à l’automne. Dernier point, et pas le moindre, "afin d’assurer une gestion plus efficace des pressions migratoires, la Slovénie s’efforcera de faire avancer les négociations sur le nouveau Pacte sur la migration et l’asile et de renforcer le rôle de l’Union européenne dans la dimension extérieure de la migration". Janez Janša prône en effet la plus extrême fermeté dans la défense des frontières de l’UE.

Manifestations à vélo

Située au débouché de la route des Balkans, la Slovénie s’est alignée sur les positions anti-migrants du Groupe de Visegrád et de Viktor Orbán, devenu le mentor politique de son actuel Premier ministre. Un alignement fortement critiqué par de larges pans de la société slovène. "On a longtemps présenté la Slovénie comme la Suisse des Balkans et maintenant le pays prend le chemin de la Pologne et la Hongrie, soupire le journaliste Stefano Lusa, qui dirige les programmes destinés à la minorité italienne de la radio publique. "Ce n’est pas cela dont nous rêvions quand nous avons quitté la Yougoslavie."


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Le 25 juin, la Slovénie a d’ailleurs célébré le 30e de sa proclamation d’indépendance dans la division. Le gouvernement s’est réuni dans la capitale Ljubljana sur la place de la République tandis que l’opposition tenait un meeting commun un peu plus loin. Plusieurs de ses représentants avaient publiquement refusé de s’associer à l’événement officiel organisé par le controversé Janez Janša, accusé d’avoir utilisé l’épidémie de Covid-19 pour mettre en œuvre une série de mesures liberticides.

C’est contre cette dérive autoritaire qu’ont lieu chaque vendredi depuis 62 semaines des défilés à vélo devant le Parlement. "Nous sommes là pour défendre la démocratie, mais aussi un État social et inclusif, contre les politiques néolibérales et la fermeture des frontières", expliquent Julija et Tomaš, un couple d’artistes. Pour beaucoup de manifestants, Janez Janša a trahi les idéaux de l’indépendance.

"Maréchal Twitto"

Figure de la dissidence libérale dans les années 1980, l’actuel Premier ministre a entamé un virage nationaliste dès sa nomination à la tête du ministère de la Défense, en 1990, avant même l’éclatement de la Yougoslavie socialiste. "Le révisionnisme historique est au cœur de son projet idéologique et tous ceux qui n’adhèrent pas à sa vision seraient des suppôts des communistes", s’agace l’historienne Kaja Širok, qui a dû quitter la tête du Musée d’histoire contemporaine de la Slovénie après le retour pouvoir de Janez Janša. Comme les dirigeants de quasiment toutes les institutions culturelles du pays.

De même, les grands médias du pays sont régulièrement attaqués par le Premier ministre, accusés d’être à la solde d’une obscure "pieuvre rouge". L’agence de presse nationale STA s’est ainsi vue privée de ses fonds publics tandis que sont favorisés les médias alternatifs, financés par des capitaux hongrois, comme la télévision de propagande Nova24TV.

La société civile, la justice et les universitaires sont aussi dans le viseur du Premier ministre, qui multiplie les tweets assassins. À tel point qu’on le surnomme même le "Maréchal Twitto", ironique référence à l’ancien chef d’État yougoslave.

Une Slovénie multiculturelle

Janez Janša est loin, toutefois, de jouir de la même marge de manœuvre que son mentor de Budapest. Indéboulonnable chef du Parti démocratique slovène (SDS) depuis plus de trois décennies, Premier ministre de 2004 à 2008, puis de 2012 à 2014, impliqué dans un retentissant scandale de corruption qui lui a même valu un séjour en prison, Janez Janša a réussi à reprendre le pouvoir juste avant le premier confinement.

En profitant de l’implosion de la fragile coalition centriste dirigée par Marjan Šarec, qui tenait uniquement grâce au soutien sans participation du parti de la gauche radicale Levica. Aujourd’hui, le Premier ministre ne dispose que d’une majorité relative au Parlement, qui pourrait être balayée lors des prochaines législatives, prévues pour 2022.


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"Je suis très inquiet", reconnaît toutefois l’ancien président Milan Kučan, le premier de la Slovénie indépendante. "Les inégalités de développement jamais réglées qui ont sapé la Yougoslavie sont en train de saper l’Union européenne et les courants populistes ne cessent de se développer, y compris en Slovénie." Figure politique toujours respectée, Milan Kučan reçoit ses visiteurs dans le café de la mosquée de Ljubljana, un bâtiment à l’architecture futuriste, inauguré début 2020 après des années de polémiques. Comme pour rappeler la réalité multiculturelle de son pays.

La présidence de l’Union ne donne pas de pouvoirs décisionnels, mais permet au pays qui l’exerce d’influencer l’agenda européen. Pour la Slovénie, le premier rendez-vous est fixé au 1er septembre, avec le Forum stratégique de Bled, qui réunit chaque année les dirigeants des Balkans dans cette petite station alpine. Comme en 2020, les ultraconservateurs devraient y tenir le haut du pavé.

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