La Russie célèbre "sa" victoire de 1945, mais sans ses alliés d'alors

Des soldats russes se préparent aux célébrations de la fin de la Seconde Guerre Mondiale sur la place Rouge à Moscou le 9 mai 2015.
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Des soldats russes se préparent aux célébrations de la fin de la Seconde Guerre Mondiale sur la place Rouge à Moscou le 9 mai 2015. - © KIRILL KUDRYAVTSEV - BELGAIMAGE

Après l'Europe et les États-Unis, la Russie commémore ce samedi 9 mai la fin de la Seconde Guerre mondiale. Durant cette guerre, ce sont les Soviétiques qui ont payé le plus lourd tribut à la défaite de l'Allemagne nazie : 21 millions de morts, dont plus de 13 millions de soldats. Aujourd'hui, l'Union soviétique et l'Armée rouge n'existent plus, mais la conscience nationale en Russie est restée vive...

Joseph Staline croyait s'immuniser des ambitions territoriales, idéologiques et racistes d'Hilter avec le pacte de non agression d’août 1939. Au passage, il avait élargi les frontières de son pays à l'ouest et au nord.

Mais, le 22 juin 41, ce pacte conclu pour dix ans vole en éclats : Hitler et ses alliés d'Europe centrale lancent l'opération Barbarossa. Pas moins de 4 millions de soldats sont envoyés pour affronter l'URSS.

Le blocus de Leningrad a par exemple été lancé dès septembre. Hitler y a mis tous les moyens : 725 000 hommes, 13 000 canons, 1500 chars, 760 avions. Le siège dure 900 jours et fait 1,25 million de morts.

88% des pertes alliées en Europe

Le sursaut patriotique demandé par Staline portera ses fruits. Les civils et l'Armée rouge vont repousser l'ennemi, avec les victoires douloureuses et marquantes de février 1943 à Stalingrad et de Koursk l'été suivant, bataille lors de laquelle 2 millions de soldats s'affrontent.

Peu à peu l'Armée rouge chasse la Wehrmacht et les Einsatzgruppen coupables des pires exactions contre les civils, juifs et non juifs. 

Pendant trois ans, jusqu'au débarquement allié de juin 1944, l'Union soviétique a assumé l'essentiel de l'effort de guerre. Les pertes militaires de l'Union soviétique constituent 88% des pertes alliées en Europe.

Boudé par les Occidentaux

Parade militaire monstre sur la Place Rouge, démonstration de patriotisme dans les rues de Moscou, retour des affiches de Staline : septante ans plus tard, le président russe Vladimir Poutine avait prévu ce samedi une grande parade sur la place Rouge, l'occasion d'affirmer la montée en puissance de l'armée russe. Mais de nombreux chefs d'État ont refusé l'invitation, reprochant à la Russie d'entretenir la guerre à l'est de l'Ukraine en soutenant les séparatistes prorusses.

Vladimir Poutine peut toutefois se targuer d'accueillir les dirigeants de puissances émergentes comme les présidents chinois Xi Jinping et indien Pranab Mukherjee, son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi ou cubain Raul Castro, ainsi que le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, pour une parade militaire à l'ampleur inédite qui va faire la part belle aux nouveaux armements russes.

Le nouveau char Armata T-14 présenté comme le plus puissant du monde par son constructeur, des missiles balistiques intercontinentaux de près de 50 tonnes, 16 000 soldats : dès 7 heures GMT, la vingtaine de chefs d'État invités à la tribune officielle a assisté à une démonstration de la puissance de feu de la Russie, revenue sur le devant de la scène un quart de siècle après la chute de l'URSS.

Après la parade militaire, plus de 160 000 personnes sont attendues dans le centre de Moscou pour un gigantesque cortège où les Moscovites brandiront des portraits de leurs pères ou grands-pères vétérans de guerre. Dans la soirée, des concerts sont prévus avant un feu d'artifice tiré depuis un dizaine de points dans la capitale russe.

Ces festivités interviennent dans un contexte de tensions diplomatiques fortes entre Russes et Occidentaux. Les rares responsables européens présents samedi dans la capitale russe - tchèque et slovaque - n'assisteront pas à la parade, tout comme le chef de la diplomatie française Laurent Fabius.

Et la chancelière allemande Angela Merkel n'est attendue à Moscou qu'au lendemain des commémorations pour des entretiens avec Vladimir Poutine.

Ce dernier se soucie peu du boycott des Européens et Américains, qui ont fêté vendredi le 70ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, plus populaire que jamais dans un pays qui a élevé la victoire de 1945 au rang de mythe fondateur du patriotisme et de la grandeur russe.

Avant les célébrations, le chef de l'État russe, qui n'a pas connu la guerre, mais a écouté les récits de ses parents les soirs de dîner entre amis, s'est fendu d'une tribune dans un journal pour raconter une mère survivante des terribles 900 jours du siège de Leningrad, un frère mort de la diphtérie dans la ville assiégée et un père blessé à vie par une grenade lancée par un soldat allemand.

Les alliés remerciés

Dans son discours ce samedi, Poutine a malgré tout remercié la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis pour leur contribution à la lutte contre les nazis.

"Je remercie les peuples de Grande-Bretagne, de France et des Etats-Unis pour leur participation à la victoire. Je remercie les différents pays antifascistes qui ont pris part aux combats contre les nazis dans les rangs de la résistance et dans la clandestinité", a déclaré le président russe, avant une minute de silence en mémoire des victimes de la guerre, une première dans l'histoire des cérémonies du 9 mai en Russie.

"Il faut rappeler que c'est l'Armée rouge qui, au terme d'un assaut dévastateur sur Berlin, a mis un point final à la guerre contre l'Allemagne hitlérienne", a souligné Vladimir Poutine devant les milliers de soldats rassemblés sur la place Rouge. "L'Union soviétique a pris part aux batailles les plus sanglantes. Ici, les nazis ont concentré leur puissance militaire", a-t-il ajouté.

Le président russe a ensuite appelé à ne pas oublier le "patrimoine commun" des vainqueurs : "la confiance et l'unité", des "valeurs qui ont été le fondement de l'ordre mondial après-guerre". Des institutions comme l'Organisation des Nations unies, créées après la Seconde guerre mondiale, ont "été efficaces pour résoudre les différends et les conflits", a-t-il rappelé en regrettant que "ces dernières décennies, les principes de coopération internationale ont été négligés" au dépens de "tentatives de création d'un monde unipolaire (qui) portent atteinte au développement de la planète".

"Soixante-dix ans plus tard, l'histoire nous appelle à être à nouveau vigilant", a ensuite déclaré Vladimir Poutine, rappelant que les croyances en "une supériorité raciale avaient entraîné une guerre sanglante" et qu'il ne fallait pas commettre les mêmes erreurs.

Le président russe s'est limité à cette allusion, sans évoquer directement la "menace fasciste" habituellement brandie par le Kremlin au sujet de l'Ukraine, où un soulèvement populaire pro-occidental a chassé du pouvoir l'ancien président Viktor Ianoukovitch en février 2014.

Retour des bustes de Staline

Depuis plusieurs jours, Moscou et les grandes villes de Russie vivent à l'heure de la "Grande Guerre Patriotique", comme les Russes appellent la Seconde Guerre mondiale depuis l'époque soviétique.

Des millions de rubans de Saint-Georgesaux rayures orange et noires, symbole du nouveau patriotisme prôné par le Kremlin, sont arborés du sommet de l'Etat aux administrations, guichetières de métro ou simples gens.

Les télévisions russes ont saturé leurs antennes de documentaires, débats et films sur les grands moments de la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Stalingrad et la prise du Reichstag en tête.

Et à la faveur de cette ferveur populaire encouragée par le pouvoir, la moustache de Staline fait un retour remarqué. Responsable de la mort de millions de Soviétiques, l'ancien dictateur mort fait l'objet d'une réhabilitation rampante presque 60 ans après la vague de déstalinisation qui avait mis fin au culte de sa personnalité trois ans après sa mort.

Alors qu'en 2008, seulement un tiers des Russes pensait que les "grands objectifs" de l'URSS justifiaient les sacrifices imposés par Staline au peuple soviétique, ils sont désormais 50% à le penser, selon un sondage du centre Levada.

T.M. avec Françoise Nice et AFP

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