La "révolution" libanaise, entre espoir et inquiétudes

 

Depuis le 17 octobre dernier, pas un jour n’est passé sans que des Libanais ne soient descendus dans les rues pour participer à ce qu’ils appellent la " révolution ". Le pays du cèdre est désormais entré dans son deuxième mois de contestation. Mais le mécontentement de la population existe, lui, depuis un certain temps déjà.

Rien n’a jamais vraiment fonctionné normalement depuis la fin de la guerre civile en 1990. Le redressement attendu n’a jamais eu lieu, et les conditions économiques sont, aujourd’hui encore, des plus déplorables. Le Liban connaît un déficit public chronique et une dette de 86 milliards de dollars. Il a parallèlement subi un afflux migratoire incomparable depuis 2012, avec l’arrivée de plus d’un million de Syriens. Ces dernières années, d’autres crises sont venues exacerber la situation: on citera notamment la crise des déchets, les problèmes de pollution, l’absence d’électricité courante et d’eau potable, la flambée des prix de l’immobilier, des problèmes de contrebande et surtout de corruption et de clientélisme, le tout dans un système politique tribal et confessionnel. 

La goutte de trop

Cette liste, non exhaustive, est donc bien longue. Mais c’est finalement une taxe sur l’utilisation de la messagerie WhatsApp qui a mis le feu aux poudres le 17 octobre dernier.

Si ce projet de taxe a immédiatement été retiré, pour les Libanais c’était la goutte de trop. Du nord au sud du pays, des centaines de milliers de personnes révoltées ont envahi les rues. L’un des faits les plus remarquables est que la grogne a pour la première fois réuni des manifestants de toutes confessions et de toutes générations. Une situation qui a été jusqu’à faire vaciller les bastions fidèles à certains partis, dont celui du Hezbollah. 

Autre fait marquant: au coeur de la contestation, les femmes jouent un rôle de premier plan, leurs droits étant encore très restreints, tout comme leur représentativité politique malgré leur participation active dans l’économie et le marché du travail. 

De Saïda à Tripoli, et en musique

Durant les premières semaines de la contestation, de nombreux axes routiers ont été bloqués. Les banques et les écoles sont restées fermées. Les foules se sont accumulées dans les grandes villes, Beyrouth, Saïda (sud), et surtout Tripoli (nord), une cité dont la place principale n’a d’ailleurs jamais désempli depuis le début de la révolte. 

Globalement, l’ambiance est particulièrement pacifique. Dans leur contestation, les Libanais se sont d’ailleurs distingués par les chants et les danses qui ont rythmé la protestation. Il y a trois semaines, des dizaines de milliers de personnes ont également marqué les esprits en formant une chaîne humaine de 170 km reliant le nord au sud du pays. 

La pression populaire a fini par porter ses premiers fruits puisque Saad Hariri et son gouvernement ont démissionné. La contestation n’aura toutefois pas été totalement sans heurts: munis de bâtons, des partisans du Hezbollah notamment s’en sont pris à plusieurs reprises aux manifestants. Certains habitants ont parfois aussi voulu forcer l’ouverture des routes en faisant valoir leur droit de circuler librement. Jusqu’ici, les quelques épisodes de violence auront coûté la vie à quatre personnes, dont un père de famille tué devant sa femme et son enfant par un militaire en civil. 

Beaucoup d’inquiétudes

Malgré la démission du gouvernement, le mouvement persiste, même s’il tend quelque peu à s’essouffler. Certains commencent à avoir des doutes parce que de grandes inquiétudes persistent au sein de la population. 

Suite à la fermeture des banques, les salaires ne sont plus versés et les habitants subissent une dévaluation de fait de la livre libanaise. Des risques de pénuries menacent également les hôpitaux et les stations essence. Les générations les plus âgées craignent aussi le déclenchement d’une nouvelle guerre civile. Tout ça rend les débats particulièrement explosifs au sein de la société.

Le mouvement perdure envers et contre tout

Lors d’un rassemblement dimanche 17 novembre à Beyrouth, les manifestants étaient déjà moins nombreux, mais la foule était toujours bien présente. Comme pour parer à la baisse de participation, les Libanais se sont fait entendre en tapant sur les barrières en acier protégeant l’ancien opéra de la capitale. 

Dans une ambiance festive, on retrouve parmi les manifestants de nombreux artistes, ainsi que des vendeurs ambulants en tous genre, dont beaucoup d’enfants d’une précarité effarante. 

Mardi, les protestataires se sont à nouveau réunis dans la capitale pour empêcher les députés de tenir une séance à huis clos durant laquelle une loi d’amnistie pour certains délits financiers devait être adoptée. La séance a donc finalement été reportée. 

Quel avenir pour le Liban?

Dans l’immédiat, on s’attend à une forte mobilisation ce 22 novembre qui marque la journée nationale de l’indépendance. Selon des informations qui circulent sur les réseaux sociaux, de nombreux expatriés seraient même en route pour rejoindre leurs compatriotes. 

A plus long terme, les manifestants voudraient soit la tenue de nouvelles élections, soit la formation d’un gouvernement de technocrates. Beaucoup se demandent toutefois qui serait prêt à lâcher le pouvoir, et surtout qui serait apte à prendre la relève. 

Aujourd’hui, la seule certitude est que le pays du cèdre vit un réel tournant dans son histoire, et qu’un éventuel changement prendra beaucoup de temps. 

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