La reconnaissance du génocide arménien par Joe Biden: pourquoi maintenant? Trois questions à Vicken Cheterian

Le 24 avril marque chaque année la commémoration du début des massacres d’Arméniens par l’empire Ottoman en 1915. Le génocide des Arméniens est reconnu par une trentaine de pays et la communauté des historiens. Selon les estimations, entre 1,2 million et 1,5 million d’Arméniens ont été tués pendant la Première Guerre mondiale par les troupes de l’Empire ottoman, alors allié à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. La reconnaissance de ce génocide divise : la Turquie s’y oppose de toutes ses forces, mais depuis un demi-siècle la liste des pays et des parlements qui reconnaissent le génocide des Arméniens s’allonge. Comme promis, le président américain Joe Biden l'a officiellement reconnu, ce que ses prédécesseurs, Barack Obama inclus, ont soigneusement évité de faire pour ne pas fâcher l’allié turc, membre de l’Otan. Ils employaient des paraphrases comme "terrible carnage" ou "catastrophe" pour ne pas prononcer le mot "génocide".

Quels sont les enjeux de cette reconnaissance par le président américain au lendemain d’une guerre entre Arménie et Azerbaïdjan, remportée par cette dernière et où la référence au génocide est revenue. Pour y répondre, trois questions à l’historien chargé de cours à l’Université de Genève et spécialiste du Caucase et du Proche-Orient, Vicken Cheterian.

Pourquoi cette reconnaissance américaine maintenant ?

"Il y a plusieurs raisons. Il y a le personnage de Joe Biden qui a promis cette reconnaissance comme son prédécesseur Barack Obama, sauf qu’à l’époque celui-ci n’a pas eu le courage politique de prononcer le mot 'génocide' pour ne pas fâcher le dirigeant turc Erdogan. S’ajoutent les relations tendues entre Washington et Ankara, ce qui facilite pour le président américain l’utilisation du mot 'génocide'". Le rôle de la diaspora arménienne a aussi joué, ajoute Vicken Cheterian, "pour informer les politiques, l’opinion publique américaine depuis des décennies, et avec son poids politique de la communauté arménienne qui est bien organisée aux Etats-Unis et déterminée".

Voilà qui pourrait accentuer la détérioration de la relation entre Américains et Turcs, du moins "momentanément, estime Vicken Cheterian. "Sur le long terme, ce sont des rapports complexes, avec des intérêts communs et des tensions, et cela fait partie des mouvements de l’histoire".

Quelles suites juridiques le geste de Joe Biden pourrait-il avoir ?

On l’ignore pour l’instant. "Le geste du président américain restera-t-il du domaine des relations publiques ou sera-t-il accompagné de mécanismes juridiques, politiques ? Les Etats-Unis demanderont-ils des concessions, un changement de politique à la Turquie envers les descendants du génocide et envers l’Arménie ?"

C’est tout l’enjeu "des frontières fermées de la Turquie vers l’Arménie, du blocus imposé à Erevan et de l’implication militaire turque contre l’Arménie comme on l’a vu lors de la guerre du Karabagh", conclut Vicken Cheterian.

Quels sont les liens entre la reconnaissance du génocide des Arméniens avec la guerre qui vient de se terminer entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?

Auteur de plusieurs études sur le sujet, Vicken Cheterian souligne "l’attitude négationniste développée depuis des décennies par la Turquie, vision reprise par les élites azerbaïdjanaises lors de l’émergence du conflit du Karabagh, une vision extrêmement méprisante de l’Autre arménien. Il faut ajouter que la Turquie depuis les années 1990 a montré une agressivité extrême envers les Arméniens. La Turquie a participé au conflit en envoyant de l’aide à l’Azerbaïdjan. Dans le discours turc, celui d’Erdogan pour marquer la victoire azerbaïdjanaise dans la guerre du Karabagh, les symboles du génocide, les personnages clés dans l’acte génocidaire, sont là. Il y a un lien direct entre le passé et le conflit actuel".

"L’Azerbaïdjan, sa classe politique et son intelligentsia ont adopté une vision de l’Arménien héritée des années 1990, une vision extrêmement dure et négationniste développée en Turquie. Mais entretemps, la Turquie a beaucoup avancé, explique Vicken Cheterian. Une sorte de lutte politique interne en Turquie a permis le développer des discours alternatifs et dissidents et du débat autour du génocide. Des intellectuels turcs reconnaissent le fait historique du génocide des Arméniens. Le mot a été prononcé lors d'une conférence à Istanbul en septembre 2005. Des chercheurs, doctorants turcs font le gros du travail. Même politiquement, le président turc ne considère plus le génocide comme un fantasme, mais évoque une sorte de guerre civile entre différentes communautés. A partir de 2014, il a même adressé ses condoléances aux descendants du génocide. Mais le durcissement du régime Erdogan est en train de censurer ce débat".

La reconnaissance du génocide arménien: état des lieux

Le Congrès américain a reconnu le génocide arménien en décembre 2019 lors d’un vote symbolique. Mais l’administration du président Donald Trump avait dit refuser d’utiliser le mot "génocide".

Les Arméniens estiment qu’un million et demi des leurs a été tué de manière systématique pendant la Première Guerre mondiale par l’Empire ottoman. Ils commémorent ce génocide chaque année le 24 avril.

La Turquie, issue du démantèlement de l’empire en 1920, reconnaît des massacres mais récuse le terme de génocide, évoquant une guerre civile en Anatolie, doublée d’une famine, dans laquelle 300.000 à 500.000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

Des affrontements meurtriers avec les Turcs avaient déjà commencé à la fin du XIXe siècle, avec le massacre de 100.000 à 300.000 Arméniens en 1895-1896, selon des sources arméniennes.

Lorsque l’Empire ottoman essuie de lourdes pertes dans les combats de la Grande guerre affectant les provinces arméniennes, les autorités en rejettent la responsabilité sur les Arméniens, qualifiés d'"ennemi intérieur" et accusés de collaboration avec les Russes.

Le 24 avril 1915, des milliers d’Arméniens soupçonnés de sentiments nationaux hostiles au gouvernement central sont arrêtés. Le 26 mai, une loi autorise les déportations "pour des raisons de sécurité intérieure", une autre loi le 13 septembre ordonne la confiscation de leurs biens.

La population arménienne d’Anatolie et de Cilicie (une région intégrée à la Turquie en 1921) est exilée de force dans les déserts de Mésopotamie. Beaucoup sont tués en chemin ou dans des camps, brûlés vifs, noyés, empoisonnés ou victimes du typhus, selon des rapports des diplomates étrangers et des agents de renseignement de l’époque.

En 2000, 126 chercheurs, dont le lauréat du prix Nobel Elie Wiesel, affirment dans un communiqué publié par le New York Times que "le génocide arménien pendant la Première Guerre mondiale est un fait historique incontestable".

Une trentaine de pays

Le 20 avril 1965, l’Uruguay a été le premier pays à reconnaître le génocide arménien.

En France, la reconnaissance est intervenue dans une loi en 2001, et une journée nationale de commémoration a été pour la première fois célébrée le 24 avril 2019.

La négation du génocide n’y est cependant pas pénalisée, contrairement à la Suisse, Chypre et la Slovaquie.

Au total, les Parlements d’une trentaine de pays ont voté des lois, résolutions ou motions reconnaissant explicitement le génocide arménien : Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Chypre, Etats-Unis, France, Grèce, Italie, Liban, Lituanie, Luxembourg, Paraguay, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Russie, Slovaquie, Suède, Suisse, Uruguay, Vatican, Venezuela. En février 2020, c’est dans un contexte que fortes tensions entre Damas et Ankara que le Parlement syrien l’a officiellement reconnu.

Ces votes, émanant parfois seulement d’une des chambres du Parlement et avec lesquels les gouvernements peuvent prendre leurs distances, ont des portées juridiques très diverses.

Le Parlement européen a reconnu le génocide arménien en 1987.

Parmi les pays où a récemment été votée une résolution reconnaissant le génocide figurent les Pays-Bas en 2018 et le Portugal en 2019. En Allemagne, le Bundestag, la chambre basse, a aussi adopté une résolution en 2016, qualifiée de non contraignante par la chancelière Angela Merkel.

Le 24 avril 2015, en pleine commémoration par l’Arménie du 100e anniversaire du génocide, le pape François a parlé de "premier génocide du XXe siècle".
 

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