Il y a cinquante-neuf ans, l’assassinat de Patrice Lumumba, figure historique de l’indépendance congolaise

En République démocratique du Congo, les Ides de janvier ont toujours une connotation particulière. Deux personnalités politiques de premier plan ont été assassinées au milieu du mois : Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961, et quarante ans plus tard, le président Laurent-Désiré Kabila, le 16 janvier 2001. En RDC, les deux hommes ont le statut de "héros national", même si la figure la plus marquante reste celle de Lumumba, personnalité complexe, considéré comme le héros de l’indépendance par beaucoup, mais qui n'a pas toujours fait l’unanimité en RDC.

Né en 1925, Patrice Emery Lumumba se fait remarquer, par sa plume, comme agent commercial pour la brasserie Polar à Léopoldville (capitale du Congo belge à l’époque) dans les années 1950. Il fait partie des "immatriculés", une catégorie de Noirs congolais dont la Belgique veut saluer la volonté d’intégration, et à qui elle accorde certains privilèges. Patrice Lumumba fréquente alors certains libéraux belges dans le pays, et se rend lors de voyages de notables en Belgique. Il ne songe pas encore à l’indépendance, partisan dune évolution pacifique du système colonial belge au Congo. Il s’adresse d’ailleurs au roi Baudouin, afin de demander l’extension des droits, non pas de l’ensemble des Congolais, mais avant tout des immatriculés.

Nous avons connu les ironies, les insultes…

Dans sa volonté d’intégration, Patrice Lumumba travaille dans l’administration, à la poste. Il est condamné pour détournement de fonds, et effectue près un bref séjour en prison en 1956. Son parcours politique commence avec la création du Mouvement national congolais fin 1958. Il se rend ensuite à la Conférence des Peuples africains à Accra, au Ghana, où siègent des indépendantistes et des militants panafricains comme Frantz Fanon (Martinique), Kwame Nkrumah (Ghana) ou encore Félix-Roland Moumié (Cameroun). De retour au Congo, il revendique cette fois l’indépendance, "pas un cadeau, un droit", comme il le dit dans un discours à Léopoldville : "L'objectif du Mouvement national congolais est d'unir et d'organiser les masses congolaises dans la lutte pour l'amélioration de leur sort, la liquidation du régime colonialiste et l'exploitation de l'homme par l'homme".


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En 1959, plusieurs événements sont réprimés par l’armée belge, après des émeutes à Stanleyville et des rassemblements indépendantistes à Léopoldville. Plusieurs dirigeants, dont Joseph Kasa-Vubu et Patrice Lumumba, sont emprisonnés. Lumumba est condamné en 1960 à six mois de détention, alors qu’une délégation d’indépendantistes est à Bruxelles pour entamer des négociations. Apprenant son arrestation, les membres de la délégation refusent de discuter. Après cinq jours de détention, Patrice Lumumba est donc libéré pour les rejoindre à Bruxelles. Après un mois de discussions, l’indépendance est accordée, et fixée au 30 juin 1960.

Ce jour-là, Patrice Lumumba ne doit pas être à la tribune : conformément au protocole, il doit simplement prononcer l’investiture du président, Joseph Kasa-Vubu. Mais ce dernier s’en charge personnellement. Furieux, Lumumba surprend l’assemblée en se lançant dans un discours historique, qui attaque les abus de la politique coloniale belge. "Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres, affirme-t-il. Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre tête de l’esprit colonialiste, nous vous disons : tout cela est désormais fini." Promettant "des lois plus justes", Lumumba commence à inquiéter l’économie mondiale.

Des responsables belges dans son assassinat

Les choses se durciront avec la sécession de plusieurs provinces : le Sud-Kasai, durement réprimé par Lumumba, qui y envoie le chef d’État-major, Joseph-Désiré Mobutu, puis du Katanga, une province soutenue par la Belgique, qui y dispose de troupes. D’abord isolé, Lumumba reçoit ensuite le soutien de pays non-alignés, comme la République arabe unie (actuelle Egypte) ou de pays communistes comme Cuba. L’ONU, elle, ne bouge pas : les Etats-Unis et la Belgique soutiennent la sécession. La situation se complique lorsque le président Joseph Kasa-Vubu révoque Lumumba, qui demande à son tour sa destitution, l’accusant de haute trahison. En septembre, Mobutu fait un coup d’Etat, soutenu par la CIA. Patrice Lumumba est assigné à résidence, protégé par l’ONU.


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Lumumba fuit en novembre, mais il est arrêté et emprisonné un mois plus tard. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba embarque dans un petit avion avec deux partisans qui le conduit d’abord au Sud-Kasai, puis au Katanga. Des responsables katangais l’y attendent, ainsi qu’un peloton d’exécution. Battu dans l’avion, condamné à mort par le gouvernement katangais, il est finalement fusillé, avec ses compagnons, sur ordre des responsables katangais… et belges.

La responsabilité de la Belgique sera effectivement révélée en 1991, par les politologues Jacques Brassinne et le journaliste de la Libre Belgique Jean Kestergat, qui expliquent que des Belges avaient "dirigé toute l’opération du transfert de Lumumba au Katanga, jusqu’à sa disparition et celle de son corps". Une thèse qui sera confirmée par le sociologue flamand Ludo De Witte dix ans plus tard, donnant à l'affaire une résonance internationale. Une commission d’enquête belge avait statué que certains membres du gouvernement belge ont une "responsabilité morale" dans l’assassinat. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Louis Michel, avait répondu qu’il fallait "reconnaître notre part de responsabilité, tout court."

Ce vendredi à Bruxelles, 59 ans après son assassinat, des membres de la communauté congolaise ont rendu hommage à Patrice Lumumba sur Twitter. A Bruxelles, un square porte son nom, à quelques encablures du quartier Matonge, à Ixelles.

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