La propagande russe cherche à affaiblir la capacité d'action européenne

Aude Merlin: "La Russie tente de s’assurer que l’UE ne puisse pas devenir un acteur solide de politique extérieure".
Aude Merlin: "La Russie tente de s’assurer que l’UE ne puisse pas devenir un acteur solide de politique extérieure". - © ULB

L'Union européenne s'inquiète de la propagande russe diffusée chez nous. Dans une résolution, le Parlement européen dénonce la désinformation organisée par le Kremlin visant à affaiblir l'Europe.  La Russie a mis en place une série d'outils multilingues pour tenter d'influencer les opinions publiques occidentales, comme la chaîne de télévision Russia Today ou le site internet Sputniknews. Il y a aussi les trolls, ces internautes chargés d'intervenir sur les réseaux sociaux pour tenter d'influencer les débats. Une enquête avait montré l'existence d'une usine à trolls à Saint-Petersbourg. Aude Merlin, spécialiste de la Russie et chargée de cours à l'ULB, explique l’organisation mise en place pour influencer les débats sur les réseaux sociaux.

- Aude Merlin : "Si j’ai bonne mémoire, on compte 30 à 40 000 personnes embauchées par l’agence fédérale russe chargée du contrôle de l’information. Ces personnes sont formées pour intervenir sur les réseaux sociaux, sur les forums, en distillant de manière très subtile le point de vue du Kremlin pour alimenter les discussions et convaincre. Ces gens-là ont des horaires de travail, des ordinateurs, un bureau, ils se relaient. Ils suivent des formations pour savoir comment intervenir sur certaines thématiques. Ça s’est développé sur fond de crise ukrainienne, à partir de 2014."

- Cela signifie-t-il que l’État russe consacre des moyens importants à cette propagande ?

- Aude Merlin : "Une attention importante, c’est sûr, je ne sais pas si ça représente de gros investissements. Mais pour le Kremlin, c’est quelque chose d’important. Ça ne date pas d’hier. Durant les "révolutions de couleurs", en Géorgie et en Ukraine en 2003-2004, le Kremlin était déjà particulièrement fébrile sur la manière de traiter ces événements à l’intérieur de la Russie. La guerre de l’information fait partie des préoccupations du Kremlin depuis l’arrivée de Vladimir Poutine à la présidence en 2000. A l’époque soviétique, c’était très important également. Il y a eu une période de creux dans la décennie 90, durant laquelle il y a eu un affaiblissement de l’attention portée à ces questions. On était plus dans une logique de vérité dans sa pluralité. Aujourd’hui, on est dans le réinvestissement dans un politique de communication proactive."

- Quel est l’objectif final du Kremlin en influençant ainsi les opinions publiques ?

- Aude Merlin : "Ça fait partie d’une politique générale d’accompagner l’euroscepticisme grandissant à l’intérieur de l’Union européenne. Elle tente de s’assurer que l’UE ne puisse pas devenir un acteur de politique extérieure véritablement solide. On sait que, sur la crise ukrainienne, les tensions ont été particulièrement exacerbées. Les sanctions européennes contre la Russie ont représenté la parole unifiée de l’UE sur la scène internationale. Ce sont des choses qui ne plaisent pas à Moscou. Il peut y avoir des stratégies à moyen et long terme, mais le simple fait d’accompagner cette friabilité politique européenne, ça fait partie du logiciel politique du Kremlin. Il joue sa popularité et sa légitimité internes sur des valeurs spécifiques russes : conservatrices, traditionnelles, orthodoxes. Il faut donc dénigrer très fort l’Union européenne, le mariage pour tous, la question des droits des homosexuels, dénigrer tout ce qui est défini par le Kremlin comme une décadence. Pour l’instant, la conjoncture internationale est particulièrement bonne pour le Kremlin, avec entre autres l’élection de Donald Trump aux États-Unis."

- Pensez-vous que cette propagande a pu peser sur des scrutins récents, comme l’élection présidentielle américaine ou la primaire de la droite française ?

- Aude Merlin : "Non, ce que je constate c’est que cette politique accompagne les événements et que le Kremlin dispose d’appuis activables. Je ne fais pas de lien de causalité directe, parce qu’il y a, au sein de l’Union européenne, le hiatus des élites coupées de leur propre société et tous les excès du néolibéralisme en termes économiques et sociaux. Je ne dis pas que la politique russe provoque des situations, mais elle les accompagne et est capable de les activer à des moments très opportuns."

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