La primaire démocrate "va servir à déterminer la ligne idéologique du parti face à Trump"

Ce 3 février marque le lancement des primaires démocrates en vue de l'investiture de leur candidat pour les élections présidentielles de 2020. Premiers à afficher leurs préférences, les habitants de l'Iowa, cet état de 3.2 millions d'habitants. En termes de poids électoral, il ne représente pas beaucoup et pourtant, ce caucus est particulièrement important pour les candidats.

Cette année, ce caucus est perçu comme crucial, tant le parti républicain est déchiré entre deux tendances politiques, entre les sociaux-libéraux ou les socialistes. Corentin Sellin, historien français et grand observateur de la présidence Trump, commente pour nous cette situation très particulière dans la matinale de La Première.

"On est dans une situation historiquement assez rare d’absolue imprévisibilité : on ne peut absolument pas dire qu’il y a un ou deux grands favoris. Il y a quatre candidats qui se sont quelque peu détachés dans les sondages nationaux et en termes de levée de fonds (car il faut rappeler qu’aux États-Unis le financement des campagnes est privé). Mais on n’a pas de hiérarchie clairement définie. Et il faut dire que pour ce caucus de l’Iowa, les sondages sont très flous, très contradictoires et très peu fiables : on ne sait donc pas du tout à quoi s’attendre ce soir."

Et depuis vingt ans, le caucus de l'Iowa est un indicateur assez fiable du vainqueur démocrate. "Si on regarde depuis 2000, le candidat démocrate qui a gagné le caucus de l’Iowa a toujours été celui qui a été investi à la fin du processus des primaires. Donc on voit bien que ce caucus est important. Premièrement parce qu’il lance la dynamique, avec le New Hampshire, en créant un momentum, dont certains candidats vont ressortir fortifiés, peut-être en ayant dépassé les attentes. Après, on a vu avant 2000, des candidats démocrates investis qui n’ont pas bien réussi l’Iowa, mais, dans cette époque contemporaine, cela reste un très bon outil de prédiction."

Des favoris plutôt vieux

Joe Biden, Elizabeth Warren, Bernie Sanders : trois des quatre favoris ont 70 ans ou plus, avec cette impression que les démocrates essaient de faire du neuf avec du vieux. "Les démocrates lors de cette dernière décennie ont subi de grosses défaites électorales, ce qui a eu pour effet de modifier la pyramide des âges des élus. Beaucoup de ceux qui auraient été des prétendants pour 2020 ont été éliminés au niveau des États, dans les sénatoriales ou les élections pour les gouverneurs, et donc aujourd’hui on est obligé de se tourner vers ceux qui restent. La deuxième raison, c’est le financement privé. Les gros donateurs aiment se tourner vers des candidats éprouvés, qui ont fait leur preuve. C’est plus difficile d’investir dans " un nouveau produit politique ". Ce sont ces deux raisons qui expliquent le vieillissement très marquant des candidats démocrates cette année."

Risque de division profonde

Le parti démocrate est traversé par deux courants : le social-libéralisme, qui s’inscrit dans la continuité d’Hillary Clinton, et un courant plus radical, qui s’affirme même comme socialiste (ce qui aux États-Unis, n’est pas une mince affaire). C’est donc l’heure du choix pour les démocrates.

"Les démocrates n’ont pas fait d’autopsie de leur défaite face à Donald Trump en 2016, et ont reporté le plus longtemps possible le choix doctrinal, le choix de la ligne idéologique face à Trump. Et aujourd’hui cette primaire elle sert d’abord à déterminer cette ligne : est-ce qu’on reste dans ce social-libéralisme troisième voie, incarné par Joe Biden, qui domine le parti depuis Bill Clinton en 1992 : coopération avec le capitalisme, d’atténuation du libéralisme à la marge, par une intervention de l’État relativement faible ; ou bien, on estime que cette ligne a été désavouée en 2016 par les électeurs, et particulièrement les électeurs populaires blancs qui ont rejoint Trump dans les États industriels, type Michigan, et on va vers un retour de l’État dans l’économie, vers plus de protectionnisme. Et c’est ce qu’incarne Bernie Sanders : il ne se dit pas socialiste pour rire, il l’est vraiment, ses idées sont vraiment très à gauche, même pour des Européens. Il a le projet de nationaliser, rendre public, le système de santé américain ou encore le projet ambitieux de mutualisation, de socialisation de la propriété des entreprises entre les actionnaires et les salariés."

"Le grand risque aujourd’hui c’est une division très profonde des démocrates, dont on voit apparaître les symptômes déjà. Une division qui pourrait peut-être aller jusqu’à la rupture. On peut voir par exemple qu’avec l’entrée en campagne de Michaël Bloomberg, ex-maire de New York, (qui n’est pas en campagne dans l’Iowa mais bien pour la primaire) a été saluée par des invectives jamais vues, par justement les partisans de Bernie Sanders. On aurait du mal à voir des partisans de Sanders et de Bloomberg cohabiter dans un même parti."

Et Trump dans tout ça ?

Du côté de Trump, rien ne semble ébranler le président. Le procès de destitution, en cours, a surtout servi à démontrer son emprise sur le parti républicain : il est très peu probable que le vote au Sénat, à l'issue de ce procès, conduise à sa destitution tant la base républicaine est derrière lui.

"On ne voit pas de changement majeur dans sa côte de popularité : il est structurellement impopulaire mais extrêmement populaire dans sa base, qui ne l’a pas lâché. Plus de 90% des élus républicains sont hostile à sa destitution, il a fait une véritable démonstration de force politique par son emprise sur le sénat. Il sera certainement acquitté avec aucune voix républicaine contre lui donc non, ce procès en destitution ne l’a aucunement déstabilisé, contrairement à ce qu’ont espéré les démocrates. C’est donc un échec des démocrates, là où Trump a démontré qu’il tenait le parti comme un seul homme. Trump a donc l’avantage de la cohérence et de la cohésion. "

" Et, c’est aussi une première pour un président américain, il a un écosystème médiatique entièrement en sa faveur, qui diffuse son message sans aucune contradiction, avec un chaîne TV, Fox News, qui le soutient éperdument. Il relaie Fox News, et inversement, avec son compte Twitter qui est devenu un média à part entière."

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