Les Roumains de Belgique: bien dans leur peau, dynamiques mais aussi nostalgiques

C'était il y a 30 ans: la révolution roumaine mettait fin à une des dictatures les plus délirantes du 20ème siècle. En décembre 1989, la Roumanie bascule. Le régime de Nicolae Ceaușescu tombe, entraîné par la chute du mur de Berlin et l’effondrement des démocraties populaires. Depuis, la Roumanie a pris le chemin de la démocratie, mais beaucoup de Romains ont aussi choisi de partir à l'étranger. Plus de 3 millions. Beaucoup choisissent l'Italie, l'Espagne ou la France. Mais la Belgique attire aussi ces expatriés. Le travail, c’est ce qui amène les Roumains en Belgique. Sur les chantiers de construction, dans le nettoyage, dans nos hôpitaux. Mais pas seulement. Ils sont aussi fonctionnaires internationaux, indépendants ou étudiants.

Une communauté dynamique en pleine expansion

Les Roumains de Belgique sont de plus en plus nombreux : de 6,5% des étrangers (87.616 individus) au 1er janvier 2018, ils sont passés à 6,9% au début de 2019 (96.034 individus). Et c’est sans compter les ressortissants roumains non déclarés, par définition très difficiles à décompter, et les roumanophones issus des anciennes républiques soviétiques, Ukraine (Bucovine du nord) et Moldavie, également présents en Belgique.

En 2018, les Roumains se sont hissés à la deuxième place des personnes ayant acquis la nationalité belge, derrière les Marocains. Ils comptent pour 6,1% des naturalisations, soit 2219.

A Bruxelles, où ils sont plus de 40.000, c’est la deuxième communauté étrangère derrière les Français. Les Roumains sont principalement établis dans ce qu’on appelle le croissant pauvre, la couronne nord et ouest de la capitale, de Saint-Josse et Schaerbeek à Anderlecht en passant par Laeken et Molenbeek.

Les Roumains de Belgique proviennent de toutes les régions mais surtout du nord de la Transylvanie et de la Moldavie et de la Bucovine.

Certains retourneront sans doute un jour en Roumanie, mais pas tous. La plupart resteront, une fois les enfants scolarisés ici.

Enfin, ils sont jeunes : moyenne d’âge de moins de 30 ans. Et dynamiques et entreprenants, comme l’explique dans son église Saint-Nicolas à Schaerbeek, le prêtre Patriciu Vlaicu, doyen de l’Eglise orthodoxe roumaine en Belgique : "Ces membres de la diaspora roumaine sont prêts à aller de l’avant, ils sont très actifs". Même si la communauté roumaine compte aussi ses faiblesses, elle se caractérise par "des gens qui réussissent".

Patriciu Vlaicu

"Je vis bien ici"

Un exemple de réussite, de jeunesse, c’est Dorin Vataman, étudiant la semaine mais jobiste le week-end dans cette boucherie des abattoirs d’Anderlecht. Une boucherie gérée par des Belges qui se sont adaptés à cette nouvelle clientèle. Chez "Georges", toutes les viandes ont le goût de la Roumanie, elles sont produites par des Roumains, mais ici en Belgique.

Son diplôme de secondaire en poche, Dorin Vataman suit les cours à l’université. Il se rappelle l’accueil et l’encadrement qu’il a pu recevoir à l’école belge. Sa conclusion est positive : "Je vis bien ici".

Dorin Vataman

Patriciu Vlaicu note que les Roumains qui viennent à l’église sont aussi très motivés, notamment pour trouver une place de parking dans ce quartier très vivant de Schaerbeek, et qu’ils y trouvent écoute et partage.

Une Eglise très présente

Il y a la messe du dimanche bien sûr, et puis les grandes fêtes orthodoxes, célébrées en Belgique pour ceux qui ne peuvent pas rentrer au pays voir la famille. Une caractéristique des orthodoxes roumains est leur assiduité à la confession. Une sorte de grande famille.

Le doyen de l’Eglise orthodoxe roumaine en Belgique raconte aussi son parcours, se souvenant de la façon, dont jeune étudiant en théologie, il a vécu la révolution roumaine de 1989 : "On n’osait même pas espérer"La période du communisme a été très lourde : "Dans les années 80, il y avait seulement 20 minutes d’électricité par jour pour la faculté de théologie orthodoxe et une salle de 50 places pour 250 étudiants".

Depuis les choses ont bien changé : en 30 ans, nombre d’églises et de monastères ont été bâtis et l’Eglise orthodoxe est désormais très présente dans la société. "Ce n’est pas facile de changer les mentalités" : l’évolution a été énorme, mais il reste du chemin à parcourir selon le prêtre.

Le football aussi est une fête

Le football roumain est latin. Jouer avec beaucoup de passes, vite finaliser. Et pourtant, c’est à la fédération flamande de football qu’est affilié le FC Romania Bruxelles. Son président fondateur, Dan Fodor, entrepreneur dans la vie de tous les jours, apprécie ce style anglo-saxon, très construit, très direct. Moins agressif que celui des clubs des autres communautés étrangères affiliés à la fédération francophone, glisse-t-il. Car il faut préserver les tibias des joueurs.

Ces gaillards qui ont déjà décroché des coupes travaillent dur toute la semaine. Mais le dimanche venu, ils troquent leur tenue de chantier pour le maillot jaune du FC Romania. "Le foot est important", explique avec enthousiasme Dan Fodor. Les matches du FC Romania Bruxelles sont accompagnés par une fanfare, qu’il a même invitée à l’entraînement auquel nous assistons sur ce terrain de la commune d’Anderlecht. Cuivres, chanteuses, "tuica" – l’eau-de-vie de prune du pays –, tout est là pour que le foot soit une fête.

Dan Fodor

L’œil pétillant, Dan Fodor loue l’hospitalité de la Belgique, lui qui est arrivé comme ouvrier en aménagement d’intérieur. A présent à la tête de son entreprise de construction, il se veut reconnaissant envers le pays qui l’a accueilli. "La Belgique est ma deuxième patrie", clame-t-il même si, l’âge venant, il pense retourner dans son village de l’est de la Roumanie, où vivent ses enfants.

Roumains à tous les étages

Tous les Roumains ne sont pas employés dans le bâtiment et joueurs de foot. Claudia Radulescu est artiste multidisciplinaire. Elle a quitté la Roumanie en 1988, pour arriver en Belgique via un crochet par le nord de la France. C’est à l’école Saint-Luc à Tournai qu’elle apprend que la révolution éclate dans son pays en décembre de 1989.

"Il était 11 heures ce jour-là, le 21 ou le 22 décembre. Le directeur m’a convoquée. Il a ouvert le champagne à Saint-Luc Tournai et m’a dit : 'Ceaușescu est parti'." Mais le passage du communisme au capitalisme ne se fait pas sans mal. Cela a été un changement terrible, se souvient la jeune femme : "Les 5 premières années tout le monde était fou… Les gens brûlaient les feux rouges, dépassaient dans les virages… Une explosion de l’être humain".

Claudia Radulescu

"Au début, je passais pour une extraterrestre venant d’un pays communiste, une curiosité", se rappelle Claudia Radulescu. Mais elle s’est très vite intégrée. Aujourd’hui, elle assiste à l’expansion de la diaspora roumaine en Belgique et paraphrase Marcel Duchamp : "Roumains à tous les étages…".

L’artiste assume sa double culture qui de temps à autre transparaît dans son travail, comme dans son actuelle installation proposée en ce mois de décembre à Kanal Pompidou Bruxelles, conçue en Roumanie, à la pointe est du continent européen dans le delta du Danube et réalisé en Belgique avec des musiciens d’ici comme Daan ou Buscemi. Une critique voilée du capitalisme, en musique et en robe rouge.

Imposture

Roms et Roumains

Pour une artiste comme Claudia Radulescu, la nationalité compte finalement peu : elle est avant tout artiste, avant d’être belge ou roumaine. Un pan de son travail est consacré aux Roms, une communauté mal aimée, victime de préjugés et également présente chez nous. Claudia Radulescu apprécie la liberté, les pulsions de cette communauté.

Pour d’autres Roumains, l’image d’une Roumanie associée aux Roms reste un souci, car il est compliqué de faire la distinction. Sergiu Coroi, courtier en assurance, évoque aussi l’évolution de son pays depuis 1989. La révolution a changé sa vie, elle lui a permis de se réaliser professionnellement.

Sergiu Coroi

Des villages qui se vident

La Roumanie a perdu des millions de ses habitants depuis 30 ans. La population est passée de 23,5 à 19 millions.

Dragos Gavrilovici, cordonnier et joueur de tuba dans la fanfare qui accompagne le FC Romania, est originaire de Bosanci, un gros bourg du nord-est du pays, près de Suceava. Son village s’est vidé de ses habitants : les deux tiers se sont expatriés, pour moitié à Bruxelles.

Nostalgie du communisme ?

Dragos Gavrilovici a été témoin presque direct (il était à 50 mètres) de l’exécution de Ceaușescu. Il regrette que Ceaușescu soit tombé et dit pourquoi : aujourd’hui, il n’y a plus cette certitude du lendemain.

Mais tous ne pensent pas avec nostalgie au régime de Ceaușescu. Gabriel Rata, un entrepreneur originaire de Craiova dans le sud du pays estime que la révolution a apporté du positif à la Roumanie : "Avant on avait plein de pognon, mais on ne pouvait pas le dépenser. Depuis le niveau de vie a augmenté".

Gabriel Rata

Le dilemme du retour au pays

Les deux chanteuses de la fanfare qui accompagne le FC Romania, Aurelia Sanda Plaian, de Târgu Mureș, et Maria Vartolomei, de Bistrița-Năsăud, toutes deux de Transylvanie, sont venues en Belgique pour le travail. Dans le nettoyage, le bâtiment. Même si en Roumanie, le système ne fonctionne pas comme elles le désirent, elles pensent y retourner un jour.

Aurelia Sanda Plaian et Maria Vartolome

Retourner ou pas au pays, c’est le dilemme de beaucoup de Roumains de Belgique.

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