La pêche, le commerce, la sécurité : huit questions pour comprendre ce lendemain de Brexit

Vous avez suivi, de près ou de loin les tribulations du Brexit ? Ses négociations laborieuses pour baliser le retrait du Royaume Uni ?

Voici la suite : Brexit saison 2, comment s’entendre après la séparation ?

"C’est l’heure du second round"

Michel Barnier et David Frost n’auront pas le temps de se reposer sur leurs lauriers. Ils ont certes pu dégager un accord de retrait entre Européens et Britanniques, laborieusement voté. Mais les négociateurs en chef des deux bords ont déjà les neurones échauffés pour la bataille suivante : le "second round" comme l’a appelé Michel Barnier.

Pas moins coriace que le précédent. Pas moins périlleux pour la stabilité des économies respectives, l’intégrité du marché unique, l’unité des Etats européens.


►►► A lire aussi: Un Brexit indolore pour les citoyens belges


Voici 8 questions pour comprendre.

1. Qu’est-ce qu’il faut encore négocier ?

Tout ce qui ne se trouve pas dans l’accord de retrait. Soit énormément d’aspects de la vie de voisinage.

Les relations commerciales. Les collaborations en matière de sécurité, le partage des fichiers de police. La circulation des personnes entre les deux territoires. La circulation des données personnelles. Les équivalences des règlements sur les services financiers. La pêche dans les eaux britanniques. Et bien d’autres.

L’accord de retrait fixe déjà des garanties de continuité pour les citoyens : citoyens britanniques sur le continent et européens au Royaume Uni.

Il fixe aussi un calendrier pour ce retrait, notamment la durée de la période transition qui débute ce samedi, ainsi que l’échéance, fixée a priori au 31 décembre prochain.

Un texte complémentaire, "le protocole pour l’Irlande du Nord", fige -comme son nom l’indique- des engagements pour l’Irlande du Nord. Ce sont des lignes directrices pour éviter l’apparition d’une frontière visible au milieu de l’île d’Irlande. L’esprit de cette solution négociée est de maintenir l’Irlande du Nord dans le territoire douanier du Royaume Uni, tout en y appliquant encore les réglementations douanières de l’Union Européenne. Ça vous semble alambiqué ? Parfaitement. Les négociateurs vont devoir trouver concrètement comment appliquer dans le détail ce modèle hybride censé convenir à tous.

Il y a beaucoup à négocier et le délai est très court : il va falloir parer au plus pressé. Michel Barnier, sur le point de remonter sur le ring, recycle un slogan du premier round : "a new clock is ticking".

2. Pourquoi se remettre à table si vite ?

Parce que le gouvernement britannique veut une issue rapide.

Il pourrait prolonger une fois cette période de transition d’un an ou deux, jusqu’en décembre 2021 ou 2022. Mais Boris Johnson, le Premier ministre britannique, a déjà dit qu’il n’en voulait pas.

En pratique, cela signifie que pour une tâche de cette ampleur, les négociateurs ont moins de 8 mois : le temps de préciser et d’avaliser le mandat des négociateurs européens, nous serons déjà début mars.

Et il faudra, avant l’échéance, compter plusieurs semaines pour ratifier cet éventuel accord. Donc il devrait être bouclé pour octobre.

8 mois, montre en main.

3. Mais alors par où commencer ?

Par définir des priorités : les questions les plus urgentes à résoudre et celles qui seront abordées après la transition, quand le Brexit sera consommé.

Trois nœuds feront certainement partie de ce "round" de négociations : la pêche, assez rapidement, les relations commerciales et les collaborations en matière de sécurité. Se séparer après la transition sans que ces relations-là ne soient réglementées serait très problématique.

Plusieurs tablées de négociations, thématiques, auront lieu en même temps.

Côté européen, la "task force" de négociateurs comptera 80 collaborateurs, sous la direction de Michel Barnier, qui informera régulièrement les États membres et le Parlement européen.

Côté britannique, la "task force" comptera 40 collaborateurs, sous la direction de David Frost.

4. Pourquoi commencer par la pêche ?

Parce que ce sera un écueil.

Aujourd’hui, 42% des poissons pêchés dans l’Union proviennent… Des eaux britanniques. Et cette proportion est plus élevée encore dans les pays les plus proches, comme la France, la Belgique ou les Pays-Bas. Perdre l’accès aux eaux britanniques, c’est perdre une source importante de revenus pour les pêcheurs de ces Etats côtiers et fragiliser quelque 6000 emplois.

Les Européens souhaitent donc mettre ce point à l’agenda. Et vraisemblablement le coupler à une autre négociation : les relations commerciales, l’accès des biens britanniques au marché unique européen. "Laissez-nous accéder à vos eaux, et voyons comment vous pourriez accéder à notre marché", en quelque sorte.

Les Britanniques aussi veulent parler de la pêche. Aujourd’hui, les trois quarts des poissons ramenés dans leurs filets sont exportés vers les 27 États membres de l’Union européenne.

Mais c’est aussi un enjeu symbolique fort.


►►► A lire aussi: Notre dossier sur le Brexit


5. En quoi est-ce que la pêche est un symbole ?

"C’est une question de souveraineté sur les eaux territoriales" explique Eric Maurice, de la fondation Robert Schuman, centre de recherche sur l’Europe. "Les Britanniques veulent, dans leur logique de 'reprendre le contrôle', récupérer le contrôle de leurs eaux. Et il y a un aspect social : les pêcheurs sont une communauté professionnelle liée à un imaginaire dans les sociétés, des deux côtés. Une communauté professionnelle qui a une sympathie du public et qui a une importance symbolique beaucoup plus large que son importance économique."

Cette négociation pourrait mettre à l’épreuve l’unité européenne affichée face au Royaume Uni.

"La pêche est plus importante pour les Belges ou les Néerlandais que pour les Hongrois ou les Slovaques, qui n’ont pas de côtes" poursuit Eric Maurice. "Dans ces négociations qui s’ouvrent, les 27 Etats ont des enjeux économiques et sociaux distincts. L’industrie automobile, par exemple, sera beaucoup plus importante pour les Allemands, les Slovaques et les Hongrois que pour les Espagnols ou les Danois. Donc l’enjeu, pour les 27, sera de faire de l’enjeu majeur d’un pays l’enjeu majeur de tout le monde, comme ils l’ont fait pour l’Irlande dans la première négociation. Il faut passer par là pour garder l’unité et être forts pour négocier. Les Britanniques, eux, vont à nouveau essayer de diviser les Européens. 'Diviser pour régner' a toujours été une stratégie de négociations."

6. Pourquoi les relations commerciales, en plat de résistance ?

Imaginez qu’il n’y ait pas d’accord commercial entre le Royaume Uni et l’Union Européenne au terme de la transition. Leurs échanges commerciaux seraient ceux de pays tiers, régis par défaut par les règles de l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, avec des droits de douane, une fluidité entravée. C’est le scénario peu avantageux qui se profile si aucun accord n’est conclu dans le temps imparti.

L’enjeu est grand. Le Royaume Uni représente 9% des échanges commerciaux des 27 États membres, c’est non négligeable. Et pour les Britanniques, c’est bien plus important encore : 43% de leurs exportations partent pour l’Union et 50% de leurs importations en proviennent.

Les deux parties veulent se mettre d’accord.

Elles annoncent d’entrée de jeu deux points de vue distincts :

  • Londres veut un accord de libre-échange, comme l’Union européenne en a conclu par exemple avec le Canada, le fameux CETA. Un accord qui permettrait l’échange de marchandises sans taxes douanières, sans quotas et sans alignement sur les règles européennes.
  • Mais l’Union, par la voix de Michel Barnier, a déjà déclaré qu’elle ne rouvrirait pas son marché unique aux Britanniques s’ils ne s’alignent pas sur les règles européennes, s’ils ne suivent pas des règles du jeu semblables, équitables. Le marché unique européen sera ouvert aux Britanniques, insiste le négociateur en chef, dans la mesure où ils acceptent de s’aligner avec les standards européens, les normes environnementales ou sociales par exemple. Pas de régimes fiscaux ou d’aides d’Etat aux entreprises qui leur donneraient un avantage, inéquitable, sur les entreprises européennes. Des règles du jeu équivalentes pour les services financiers.

7. Pourquoi parler de sécurité ?

Parce qu’il sera important, au-delà de la période de transition, de maintenir la collaboration des polices, des sûretés, des deux côtés de la Manche. Il faudra poursuivre les échanges d’informations, un certain accès aux fichiers mutuels pour la lutte contre la criminalité et le terrorisme.

Mais ces collaborations sont à cadrer soigneusement. Il faudra rapidement déterminer jusqu’où partager des informations et s’assurer de ce que deviennent les données échangées.

8. Et si on n’arrivait pas à un accord ?

C’est possible. La facture en serait payée dès le lendemain de la période de transition, le 1er janvier prochain ou après prolongation éventuelle.

Juste avant de monter sur ce ring pour ce second round, les deux parties savent qu’elles jouent gros.

L’Union européenne pour son unité, la santé économique de certains secteurs, l’intégrité de son marché unique, les risques de dumping par cet ex-partenaire.

Le Royaume-Uni pourrait payer très cher des difficultés d’approvisionnement, un accès bridé au marché européen, à ses 27 voisins directs.

Michel Barnier anticipe : "Il ne faut pas se faire d’illusions. Le Brexit aura des conséquences négatives. Ces négociations ne serviront qu’à en limiter les dégâts."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK