La Manche : un nouveau cimetière marin pour les migrants ?

Le nombre de migrants qui ont essayé de traverser la Manche a doublé cette année.
Le nombre de migrants qui ont essayé de traverser la Manche a doublé cette année. - © HANDOUT - AFP

Vingt-cinq migrants, dont trois enfants, qui tentaient de rejoindre l’Angleterre à bord d’un petit bateau semi-rigide, ont été secourus ce mercredi matin au large de Calais.

Vers 04h00, la préfecture maritime a été prévenue par le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (Cross) Gris-Nez qu’une embarcation semi-rigide avec 25 migrants à son bord se trouvait en difficulté à environ 10 km au large de Calais. Les migrants ont prévenu les secours qui ont relayé au Cross la demande assistance suite à une panne de moteur. Les migrants se sont alors retrouvés sur un banc de sable et seule une intervention par les airs était possible. Ainsi, à 06h15, 12 migrants ont été hélitreuillés par hélicoptère. Les réfugiés ont été pris en charge par les pompiers et la police aux frontières. Le temps de l’opération, la marée est descendue et les 13 autres migrants ont pu rejoindre la côte par leurs propres moyens.

Mardi déjà, les autorités maritimes avaient secouru 22 migrants dont 11 enfants qui tentaient de traverser la Manche. Leur embarcation était tombée en panne, et a été signalée par un bateau de pêche britannique.

Tenter le tout pour le tout

Le nombre de migrants qui ont essayé de traverser la Manche a doublé cette année, malgré la surveillance accrue et la dangerosité du détroit. Certains ont réussi à atteindre les falaises blanches de Douvres par cette voie périlleuse. La Manche connaît l’un des trafics maritimes les plus denses au monde. L’eau y est glaciale, et les courants très forts, surtout dans le sens France-Angleterre. Mais les falaises de Douvres semblent à portée de main. 35 kilomètres à peine.

Depuis janvier, 1473 migrants ont tenté de rejoindre les côtes anglaises, lors de 157 tentatives, contre 586 migrants pour 78 tentatives sur l’ensemble de l’année 2018.

En 2015, il n’y avait eu aucune opération de ce type. Le phénomène apparu en 2016 – 164 migrants secourus, puis 47 en 2017 – restait anecdotique jusqu’à l’automne 2018. Depuis, l’augmentation est "lente mais constante" selon les autorités judiciaires, malgré le plan d’action franco-britannique lancé en janvier renforçant la surveillance côtière, en mer et à terre.

"Welcome"

Certains tentent même de traverser ce détroit, large d’une trentaine de km en son point le plus étroit entre le Cap Gris-Nez et Douvres, à la nage : pour la première fois le corps d’un Irakien âgé de 48 ans a été retrouvé au large de Zeebrugge en Belgique, vendredi, vraisemblablement parti d’une plage du nord de la France. L’homme portait, autour du corps, une ceinture de bouteilles en plastique, censée faire office de bouée de sauvetage. Ce premier noyé retrouvé en mer du Nord rappelle cruellement le film "Welcome", dans lequel un maître nageur, incarné par Vincent Lindon, apprenait à un jeune Iranien à nager. Le jeune homme rêvait de retrouver sa fiancée en Angleterre.

En cas de secours dans les eaux françaises, les migrants sont ramenés sur le littoral français, entendus par la police aux frontières pour s’assurer qu’ils ne sont pas des passeurs, puis libérés, sauf si la préfecture demande leur placement en centre de rétention.

Tous les jours, des gendarmes français patrouillent sur les plages et dans les dunes, à la recherche de migrants se préparant à traverser. Souvent ils tombent sur des bidons d’essence vides, des pompes, des combinaisons hypo-thermiques, des vêtements, parfois même des canots pneumatiques enterrés sous le sable.

Les passeurs, qui vivent rarement sur le littoral, achètent en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Belgique des petites embarcations qu’ils dissimulent dans le sable. Ils amènent ensuite leurs clients – qui paient entre 3000 et 12.000 livres – sur les dunes du Pas-de-Calais ou du Nord et les laissent ensuite se débrouiller pour traverser. Quelque 98 embarcations sont ainsi parvenues à rejoindre les côtes anglaises, avec à leur bord 1029 migrants, selon la préfecture du Pas-de-Calais.

L’imminence du Brexit crée un vent de panique

Le Parquet de Boulogne-sur-Mer a démantelé cette année huit filières spécialisées dans les traversées maritimes. Les passeurs font croire aux migrants que le passage vers la Grande-Bretagne sera plus compliqué après le Brexit. Selon les autorités judiciaires françaises, l’intensification des tentatives serait liée à l’arrivée d’une communauté iranienne sur le Calaisis. Ce sont les Afghans qui ont pris, depuis des années, le "marché" du passage clandestin via les poids lourds. Les Iraniens ont donc dû trouver d’autres moyens de traverser la Manche.

Autre explication : les contrôles de plus en plus drastiques à l’entrée du Tunnel sous la Manche et sur les ferries. Il est devenu pratiquement impossible de se cacher dans les camions. Des murs de barbelés bloquent l’accès aux voies de chemin de fer. Des murs de béton ceinturent la dernière pompe à essence ouverte avant le Tunnel. Les parkings sont interdits aux poids lourds à des kilomètres à la ronde autour de Calais.

Harcèlement policier dans la Jungle

Du côté des associations, on évoque d’autres raisons : un "harcèlement policier", notamment à Calais où vivent plusieurs centaines de personnes et les messages des migrants, majoritairement iraniens et irakiens, qui ont réussi.

"Les conditions de vie dans les campements de fortune sur le littoral sont affreuses. On comprend qu’ils soient prêts à tout" estime Claire Millot de l’association Salam. "Il y a de plus en plus de gens déboutés, il leur reste quoi comme choix à part l’Angleterre ? Le tri effectué en France met les gens en grande détresse", abonde Gaël Manzi, d’Utopia56. Pour François Guennoc, de l’Auberge des migrants, c’est le "sentiment d’un accablement" qui domine, rappelant qu’environ "200 personnes depuis 20 ans" sont mortes à la frontière, lors de rixes, à bord de camions ou sous le tunnel, notamment.

La ministre britannique de l’Intérieur, Priti Patel, doit évoquer aujourd’hui à Paris avec son homologue français, Christophe Castaner, la lutte contre ces traversées clandestines de la Manche. Londres et Paris ont signé en janvier un accord de coopération visant à lutter contre les traversées clandestines de la Manche en démantelant les filières de passeurs et en tentant d'empêcher les départs de migrants venant de France. 
 

 

 

 

Qu'en est-il de ceux qui arrivent à atteindre les côtes anglaises? Le Royaume-Uni est-il véritablement la terre promise des migrants? (JT 26/08/2019)

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