La "loterie" des green cards est-elle une porte d'entrée pour les terroristes aux Etats-Unis?

Suite à l’attaque terroriste survenue à Manhattan ce mardi 31 octobre, où un homme a foncé avec sa camionnette sur une piste cyclable, tuant huit personnes et en blessant une dizaine, Donald Trump a déterré une querelle qui dure depuis plusieurs années au sein du Congrès américain : l’octroi d’un green card (carte verte) via le programme "Visa Diversity Lottery". Le principal suspect, un Ouzbek de 29 ans,  avait en effet obtenu sa green card via ce système il y a quelques années.

D'où viennent les bénéficiaires de cette "loterie" ?

La green card américaine est le pendant belge de la carte de résident permanent. Un citoyen non-américain en sa possession peut vivre et travailler aux Etats-Unis sans avoir besoin de visa. Différents moyens sont possibles pour l’obtenir : via une offre d’emploi, de par les liens familiaux et maritaux, en effectuant un investissement important dans une entreprise américaine… Et pour ceux qui restent, les Etats-Unis leur donnent une chance, chaque année : celle d’être tiré au sort (avec un système de sélection en aval).

Tous les ans, 50.000 places en moyenne sont ouvertes pour l’obtention d’une green card grâce au Diversity Immigrant Visa Program. Comme son nom l’indique, ce programme permet de "diversifier" l’immigration aux Etats-Unis. Cette loterie est donc ouverte aux pays à faible taux d’émigration vers les USA. Dans la pratique, énormément de personnes peuvent y prétendre, car seul 17 pays sont exclus de cette liste cette année, et parmi eux, le Canada, le Royaume-Uni, le Mexique, la Corée du Sud, ou encore le Pérou.

D’où cet impressionnant chiffre de près de 14,5 millions de demandes… pour seulement 52.000 green cards octroyées en 2014, dernière année où les statistiques complètes sont disponibles. En moyenne, depuis 10 ans, ce sont 47.000 green cards qui sont accordées annuellement, avec une grosse majorité d’entre elles délivrées aux pays africains et européens (une Europe très élargie qui inclut la Turquie, la Russie et les pays de l’Asie Centrale dans le classement de l’U.S. Visa).

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Pas vraiment une loterie

Mais si le nom même du programme laisse à penser que c’est une simple loterie, dans la réalité, l’accès au graal vert n’est pas si simple. Car les personnes issues de la première sélection doivent remplir certaines conditions : avoir un diplôme équivalent au CESS (secondaire supérieur) ou deux années d’expérience dans un métier, dans les cinq ans précédant la demande; et surtout, ils doivent passer une interview, afin de discuter des critères d’éligibilité et d’évaluer l’aspect sécuritaire.

Contrairement à ce que pourraient faire croire les tweets du "roi" de la communication en 140 signes, la sélection des lauréats n’est pas due au simple hasard. Cependant, ce programme, depuis son application en 1995, fait toujours l’objet d'un débat. Régulièrement, ses détracteurs tapent du poing sur la table et veulent supprimer ce système, pointant l’aspect aléatoire de la sélection des candidats ou encore les risques pour la sécurité.

Plusieurs sénateurs ont déjà tenté de supprimer le programme depuis son lancement, sans succès. Ni une ni deux, Donald Trump a donc sauté sur "l’occasion", avec l'attentat de Manhattan, pour relancer le débat — peut-être par esprit revanchard après le triple revers infligé par la justice dans ses tentatives de mettre en action son décret anti-immigration. Mais que disent les chiffres de ce programme de diversité migratoire ?

4% des  nouveaux possesseurs de Green cards

La Visa Diversity Lottery, c’est un peu une goutte d’eau dans l’immigration vers les USA : avec ses 52.000 lauréats, elle représente 4% des nouveaux possesseurs de green card en 2014, qui sont au total plus d'un million. Les Egyptiens, Ethiopiens et Nigérians sont les nationalités les plus représentées dans cette poignée de "chanceux", l'Ouzbékistan et l'Ukraine ferment le top 5.

Preuve que la sélection des green cards n'est pas tout à fait due au hasard, les nationalités qui obtiennent le plus de green cards ne sont pas forcément celles qui font le plus de demandes, excepté pour le Nigeria qui représente à lui tout seul plus d'un septième des 14 millions de demandes, en 2014. Le taux d'acceptation est d'ailleurs très faible dans les pays à haute demande, afin d'établir une certaine diversité dans les nationalités.

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Fait intéressant, les pays avec le plus haut taux de sélection sont... les îles Marshall, Monaco, la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Encore une preuve que la sélection est très peu aléatoire. La Visa Diversity Lotery porte assez mal son nom.

Un des arguments choc des détracteurs de la Visa Diversity Lottery est le risque de faire entrer des personnes dangereuses pour la sécurité du pays, plus particulièrement des personnes avec des intentions terroristes. L’attaque en 2002 de l’aéroport international de Los Angeles par un Egyptien entré aux USA grâce à sa femme, qui avait eu sa green card via cette "loterie", est souvent brandie comme exemple (bien que ce soit un effet indirect de la Visa Diversity Lottery). L'Ouzbek de Manhattan donne aux opposants à ce programme du nouveau grain à moudre... Mais dans leur rhétorique, ils oublient souvent de préciser d'où viennent les auteurs des actes terroristes perpétrés en occident.

L'institut américain CATO a analysé l'origine des auteurs d'attaque terroriste de 1975 à 2016. Au total, 3432 Américains ont été tués dans des attaques terroristes : 308 par des Américains nés sur le territoire, tandis que les 3024 autres ont été tués par des étrangers. Une très grande majorité (2983, soit 98%) sont morts durant l'attaque du 11 septembre.

En comparant avec le graphe précédent, on constate, qu'excepté pour la nationalité égyptienne, aucune autre nationalité ne correspond à celles les plus représentées parmi les lauréats de la Visa Diversity Lottery. L'argument sécuritaire pour supprimer la loterie tient donc peu la route au niveau des chiffres.

Cette nouvelle sortie du 45ème président des Etats-Unis d'Amérique repose donc à nouveau sur une vision tronquée de la réalité, plus encline à entretenir les stéréotypes et les peurs autour du terrorisme. De plus, l'Ouzbek suspect de l'attaque de Manhattan était présent sur le territoire américain depuis plusieurs années, et semble s'être radicalisé en Amérique. Un profil assez commun parmi les auteurs d'attaque terroriste, qui pousse à dire qu'il ne faut pas se concentrer sur la nationalité d'un terroriste, mais plutôt sur sa relation avec sa culture et sa religion dans un pays étranger à sa patrie.

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