La Hongrie de Viktor Orbán se transforme-t-elle en dictature?

L’Union européenne s’inquiète de la dérive de la Hongrie de Viktor Orbán. 28 commissaires européens ont mené mercredi un débat politique sur la situation sans prendre de décision, mais le ton change. Plusieurs lois inquiètent Bruxelles. Parmi celles-ci, la loi qui autorise la détention systématique des migrants, celle qui oblige les ONG à déclarer tout financement de l’étranger de plus de 23 000 euros annuels.

Autre motif d'inquiétude : un questionnaire intitulé "Stop Bruxelles", envoyé dans chaque foyer, qui vise à sonder les Hongrois sur la manière de s’opposer aux institutions européennes. Il y a aussi des réglementations concernant les universités.

Jean-Michel De Waele, politologue à l’ULB et spécialiste des pays de l’Europe de l’Est, était l'invité de Matin Prem1ère ce jeudi. Il a répondu aux questions de Mehdi Khelfat.

La Hongrie de Viktor Orbán se transforme-t-elle en dictature ?

Jean-Michel De Waele : dictature, le mot est peut-être fort, mais vers un régime autoritaire, certainement.

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté mercredi contre le gouvernement Orbán, dénonçant les attaques contre les ONG, et contre la CEU, l'Université d'Europe centrale, réputée et financée par le milliardaire américain d’origine hongroise George Soros. Est-ce qu’il y a une opposition réelle à Viktor Orbán ?

Il y a une opposition, mais elle est faible et divisée. Elle est faible parce qu’une partie, le parti socialiste notamment, a dirigé le pays et a mené le pays en faillite économique, ce qui a permis l’arrivée de Viktor Orbán. Donc une partie de la population hongroise n’oublie pas que l’opposition est responsable de la situation économique et sociale tragique de ce pays.

Petit à petit, une opposition d’un certain nombre de milieux est en train de se réorganiser. Mais elle reste tout de même fragmentaire et elle n’est pas encore un réel danger pour Viktor Orbán. Il faut aussi noter d’ailleurs qu’à la droite de Viktor Orbán, il y a aussi un mouvement bien plus extrémiste, le Jobbik, qui monte dans les sondages, ce qui oblige Viktor Orbán à soigner sa droite, si on peut dire.

L’Europe hausse le ton. La Commission se dit prête à utiliser tous les instruments à sa disposition pour préserver les valeurs sur lesquelles notre Union est fondée. Est-ce que ce nouveau discours de fermeté peut changer les choses ? Ou alors ce sont juste des mots ?

Oui, ce sont des mots parce que la Commission n’a, à vrai dire, pas tellement d’armes entre ses mains pour pouvoir faire plier Viktor Orbán. Ce qu’on pourrait évidemment imaginer, c’est que le Parti populaire européen, dont certains partis politiques belges sont membres, le cdH et le CD&V, fasse beaucoup plus pression sur le parti de Viktor Orbán. C’est assez étonnant tout de même de se dire que le parti de Viktor Orbán fait partie du principal grand parti européen, sans que cela semble poser énormément de problèmes. Ce parti devrait être exclu parce qu'il viole les valeurs européennes.

On peut définir les valeurs européennes de beaucoup de façons, mais il est clair que le parti de Viktor Orbán sort des clous. La Commission européenne a peu de moyens.  Le président hongrois aura le soutien de la Pologne, ce qui empêche à vrai dire les vraies sanctions puisque celles-ci doivent être prises à l’unanimité. Et puis je pense qu’il y a tout de même une certaine dose d’hypocrisie. Vous savez quand on pense à toute la mobilisation qu’il y a eu pour faire plier Alexis Tsípras dans un tout autre contexte et le déferlement de pressions sur lui à l’époque, on peut quand même être très étonné de ne rien voir sur Viktor Orbán, ou quasi ne rien voir.

Par ailleurs, est-ce que la Commission européenne a intérêt à ouvrir un autre front à l’est. On sait que les divergences sont assez importantes aussi avec la Pologne.

Oui, bien entendu, Orbán et Kaczyński ont bien compris que l’Union européenne était dans un mauvais état et qu’ils pouvaient en profiter. Mais on peut aussi se dire que l’Union européenne est en mauvais état parce que, justement, la Commission européenne, de petits compromis en petits compromis, d’essayer de regarder ailleurs plutôt que de regarder les vrais problèmes, se plonge elle-même dans les difficultés.

C’est toute la réflexion sur le devenir de l’Union européenne qui pose question.

Je pense que parmi les gros problèmes il y a notamment le manque de volonté politique et l’impression que l’Europe n’est plus réellement dirigée par des politiques qui prennent des mesures. On en voit là une nouvelle preuve. Sans oublier le Brexit, évidemment dans le cadre duquel il faut essayer de faire une unité face aux Anglais, mais qui peut faire confiance à Kaczyński, qui peut faire confiance à Orbán, ou d’ailleurs, en Slovaquie, qui peut faire confiance à Robert Fico ? C’est évidemment illusoire. Viktor Orbán signera les petits compromis qu’on lui demande pour continuer à obtenir ce que lui estime utile et puis il laissera tomber l’idéal européen quand ça l’arrangera, bien entendu.

Est-ce que ça vous fait réfléchir sur le grand élargissement de l’Union européenne à l’est ?

Le bilan est en tout cas mitigé. C’est absurde de dire que c’est un échec complet et total, cela dépend de pays à pays. Mais il est clair que cela n’a pas abouti à tout ce que nous espérions. Maintenant, la Grèce non plus, l’Espagne non plus. Donc ce n’est pas que les pays d’Europe centrale et orientale qui sont ici visés. Je pense que c’est toute la réflexion sur le devenir de l’Union européenne qui pose question.

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