La guerre contre les trafiquants de migrants? Une option risquée

Pour l’ancien amiral français Alain Coldefy, "une fois que ces bateaux chargés de migrants ont quitté les eaux libyennes, on ne peut qu'appliquer les réglementations internationales, c'est-à-dire porter secours aux personnes en danger. Comment voulez-vous empêcher ces embarcations de prendre la mer ? En leur tirant dessus ? Les marines de guerre ne sont absolument pas faites et équipées pour ce genre d'opération."

"Ce qu'on sait faire, c'est prendre le contrôle de grosses unités, de paquebots ou de cargos : on descend des forces spéciales depuis des hélicos, ils s'emparent de la passerelle et du navire, ajoute-t-il. Mais avec ce genre de bateau bourré de clandestins en panique, c'est impossible."

L'opération est d'autant plus risquée que les passeurs sont souvent armés, et n'hésitent pas à tirer sur les garde-frontières, notamment pour récupérer leurs bateaux et les utiliser pour un prochain passage. Les réfugiés pourraient aussi être utilisés comme boucliers humains par les trafiquants.

Couler les bateaux ?

Autre option, attaquer ces filières à la source, en Libye, en coulant les bateaux avant leur départ. Le ministre italien de l'Intérieur Angelino Alfano a suggéré, pour "lutter contre les marchands de mort", de "couler leurs bateaux avant qu'ils ne prennent la mer". Mais un autre problème se pose : comment distinguer un "bon" et un "mauvais" bateau ? Le risque de faire des victimes collatérales est grand, en visant par exemple des bateaux de pêche par erreur.

Quant à établir un blocus maritime des côtes libyennes ou à en contrôler les ports, cela équivaudrait à une entrée en guerre, inenvisageable sans une résolution des Nations Unies. Or, la Russie, échaudée par l’intervention précédente contre Mouammar Kadhafi, opérée sans l’aval de l’ONU, risque d’opposer son véto immédiatement..

Et puis il faudrait l’aval du gouvernement libyen. Or, quatre ans après la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye est privée de structure étatique, le gouvernement internationalement reconnu a du se replier loin dans l’est du pays, tandis que Tripoli est sous la coupe de milices alliées au sein d’un "gouvernement de salut public". Ce gouvernement fantoche a déclaré qu’il s’opposerait à toute intervention unilatérale de l’Europe.

Pour Kader Abderrahim, chercheur associé à l'Institut de recherches internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de la région, "c'est un pays avec deux gouvernements, deux parlements, plus de 150 milices, 60 000 hommes armés au bas mot. On se retrouverait comme des pigeons dans un champ de foire. Intervenir, ça veut dire quoi ? Avec quel objectif ?"

"La solution ne pourra en aucun cas être militaire, ajoute-t-il. Faire un blocus ? Mettre cinq mille bateaux en Méditerranée, poser des mines comme pendant la dernière guerre ? C'est absolument incontrôlable. Il faut s'attaquer à la cause du problème, pas à sa conséquence . Ceux qui sont déterminés à venir trouveront toujours des points d'entrée. Ça rapporte tellement d'argent que les trafiquants seront toujours très créatifs en la matière. Il est impossible de tarir cette source par la force."

"Tout ce qu'on peut faire, conclut l'ex-amiral Coldefy, c'est tenter de repêcher les gens qui tombent à l'eau. L'Europe n'aura jamais aucun moyen de les empêcher d'arriver, sauf à trouver un moyen de les convaincre de rester chez eux."

François Wallemacq

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