La FIDH tire la sonnette d'alarme: "Au Mali, les populations sont avant tout en attente d'un retour de l'Etat"

"Au Mali, les populations sont avant tout en attente d'un retour de l'Etat"
"Au Mali, les populations sont avant tout en attente d'un retour de l'Etat" - © Upiyernoz @Flickr

La Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) s'est alarmée mardi de la situation dans le centre du Mali, en proie aux exactions de djihadistes mais aussi de milices communautaires et de l'armée.

Elle a appelé le pouvoir à changer d'approche et lutter contre l'impunité. "C'est une situation très inflammable, très préoccupante, par les violations extrêmement importantes des droits de l'homme qui sont commises", a relevé le président d'honneur de la FIDH, Patrick Beaudoin, lors d'une conférence de presse à Paris.

La FIDH a présenté à cette occasion un rapport accablant réalisé avec son antenne locale - l'AMDH - et s'appuyant sur 120 interviews de victimes, témoins, responsables locaux et anciens jihadistes. Cette région aux confins du delta du fleuve Niger concentre désormais 40% des attaques du pays, selon l'ONG.

Quelque 500 civils y ont été tués entre janvier et août, victimes d'exécutions sommaires, tortures et disparitions forcées, estime-t-elle. Des dizaines de villages ont été brûlés, assiégés, leurs habitants pourchassés. Près de 30 000 personnes ont ainsi été déplacées depuis deux ans. Les changements climatiques réduisent l'accès aux ressources naturelles et attisent les tensions communautaires entre Peuls, traditionnellement éleveurs, et les ethnies bambara et dogon, pratiquant majoritairement la culture, un terreau propice aux djihadistes regroupés au sein de la katiba Macina dirigée par le prédicateur Amadou Koufa.

Antonin Radecq est le responsable adjoint du bureau Afrique à la Fidh. Il a répondu à nos questions.

C'est le centre du Mali qui est au centre de votre rapport. Pourquoi?

Antonin Radecq: Ça concerne la région de Mopti, mais aussi un peu la région de Ségou, légèrement plus au sud vers Bamako. C'est un rapport dans lequel nous revenons sur une situation qui a été largement sous documentée et sous traitée durant ces 5 dernières années, parce qu’une grande partie de l'attention internationale a été concentrée sur les crimes commis au nord du pays, notamment avec l'occupation de Tombouctou et de Gao en 2012-2013.

Mais malheureusement, dans le sillage de cette occupation du nord du pays, des groupes djihadistes, notamment a katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa, ont réussi à exercer une emprise sur une large part du territoire du centre du pays, prenant en otage les populations civiles.

Cette situation a donné lieu à de très nombreuses violences, de la part des groupes djihadistes, mais aussi de la part de groupes d'autodéfense. Ces derniers se sont mis en place en réponse à cette occupation djihadiste. 

Il y a eu également plus récemment la réponse des troupes armées maliennes, les FAMA, qui, dans leurs réponses militaires ont également commis de grandes violences à l'encontre des populations civiles.

Et le tableau que nous dressons dans ce rapport est très préoccupant, parce que les violences ne diminuent pas, et ce en dépit des différentes alertes. On estime que, ces dernières années, il y a près de 30 000 personnes qui ont été déplacées. Il y a  plusieurs centaines de personnes tuées cette année en 2018 dans ces différentes violences. Hier, lundi, dans la région de Koro, il y a eu des affrontements qui ont fait 4 morts. 

La réponse apportée par l'Etat malien aujourd'hui est une réponse avant tout sécuritaire, à travers cette opération militaire Dombé, et ses 4000 hommes.

Mais cette opération n'arrive pas à répondre aux populations, qui sont d'abord en attente d'un retour de l'Etat. Elles se sentent frustrées, voire abandonnées, car l'Etat a déserté de larges pans de territoire. Et aujourd'hui, la tentation des groupes djihadistes est d'autant plus forte qu’ils offrent des services qui remplacent les services de l'Etat, à moindre coût, et parfois de façon plus efficace. 

Et donc nous pensons que e défi aujourd'hui pour l'Etat malien est de reconquérir non pas seulement les territoires mais plutôt les cœurs et les esprits des populations. Car sans cela, nous ne voyons pas très bien comment cela pourrait évoluer favorablement.

Les parties au conflit au centre de Mali sont nombreuses. Qui sont-elles?

Antonin Radecq: Vous avez les premiers responsables, qui sont les groupes de la katiba Macina, un groupe djihadiste, dirigé par Amadou Koufa, qui est à l'origine un ancien prêcheur issu de la région du centre du Mali. Ces groupes ont un peu appris les leçons de Tombouctou et de Gao en 2012 et 2013, une occupation qui avait été très violente  et très mal perçue par les populations. Ici, ils ont au contraire choisi de s'implanter plus discrètement, en exerçant un contrôle sur le territoire avec des petits contingents d'éléments qui circulent d'un village à l'autre. Il faut dire que le centre du Mali, notamment le delta du Niger, est une zone difficile d'accès, parce que c'est  une zone inondée plusieurs mois par an. Ils ont donc réussi, en établissant des campements dans la brousse, à faire un maillage sur un territoire, où  ils ont notamment imposé la charia, et un certain nombre de taxes. Ils se sont presque imposés comme une administration.

Face à l'emprise de ces groupes djihadistes, qui date de 2015, il y a des groupes d'autodéfense, notamment des groupes d'autodéfense dogons, est l'une des communautés présentes au centre du Mali, et des groupes d'autodéfense peuls, qui se sont constitués pour d'abord défendre les pâturages, les terres. Ils ont aussi été amenés à se combattre parfois dans des affrontements très violents.  A la question de l'emprise des groupes djihadistes, s'est donc ajoutée la question des tensions et des affrontements intracommunautaires, et intercommunautaires. 

Il y a enfin le troisième acteur, c'est l'armée malienne. Elle a lancé  depuis le début de l'année une opération militaire. Cette opération s'est accompagnée d'un certain nombre d'exactions à l'encontre de la population civile. Et cela a exacerbé encore le climat de tension. 

Il est important de préciser que ce n'est pas seulement une crise intracommunautaire. C'est aussi une crise qui'il faut comprendre plus largement dans le cadre du réchauffement climatique. C'est une crise des terres agricoles, et des terres d’élevage qui sont aujourd'hui de plus en plus rares au centre du Mali à cause de la sécheresse et à cause du réchauffement climatique. 

Cette tension économique dans l'accès aux terres renforce les violence et la tentation d'un recours aux armes ou à des idéologies djihadistes, pour subsister tous simplement.

Comment le Mali, qui se trouve parmi les pays les plus pauvres de la planète, pourra s'en sortir?

Antonin Radecq: Le Mali a été encore affaibli depuis 2012-2013. Mais ces crises ont paradoxalement concentré l'attention de la communauté internationale.

Aujourd'hui il y a beaucoup de partenaires, bilatéraux ou multilatéraux, qui sont présents au Mali. Ils sont prêts à soutenir ses efforts.

Notre rapport s'adresse aussi à eux, notamment aux Nations Unies à la Commission européenne et aux principaux bailleurs de fonds internationaux. Au Mali, il ne faut pas uniquement financer du sécuritaire, parce que le sécuritaire est une approche temporaire qui permet de circonscrire les problèmes,  et non pas les régler. Il faut financer, et c'est très important, un retour de l'Etat et des services publics pour la population, sans quoi on peut contenir un temps ces violences, mais pas régler cette crise qui est d'ores et déjà une crise de long terme. 

 

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