La douleur des rescapés 100 ans après le massacre raciste de Tulsa aux États-Unis : "J'entends encore les avions nous survoler"

"Je revis le massacre tous les jours." A 107 ans, Viola Fletcher s’est rendue à Washington pour la première fois afin de partager ses souvenirs poignants des événements perpétrés en 1921 à Tulsa, aux États-Unis. Devant la commission judiciaire de la Chambre des représentants, elle a livré ce 19 mai un témoignage poignant, accompagnée de deux autres rescapés de cet événement, souvent méconnu de notre côté de l’Atlantique. De quoi rouvrir la plaie béante de ces affrontements raciaux qui auront 100 ans ce week-end.

"Je n’oublierai jamais la violence de la foule hargneuse de Blancs lorsque nous avons quitté la maison. Je vois encore des hommes noirs se faire tirer dessus et les corps noirs gisant au sol dans la rue", a-t-elle relaté devant l’audience présente. Au-delà des images, ce sont les sensations et les odeurs qui ont refait sur face lorsque la centenaire s’est remémoré les faits. "Je sens encore la fumée et je vois le feu. Je vois encore les commerces noirs être incendiés. J’entends encore les avions nous survoler. J’entends les cris."

Les origines de la colère

Aux États-Unis aussi, un grand nombre de citoyens ignorent ce qu’il s’est passé le soir du 31 mai 1921 à Tulsa. Cette ville de l’Etat de l’Oklahoma, au centre du territoire américain a été le théâtre de l’attaque perpétrée par une foule d’hommes blancs dans quartier afro-américain prospère de Greenwood, alors surnommé le "Wall Street noir", en référence au quartier des affaires de New-York.


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En 1920, alors que la première guerre mondiale se termine, les vétérans reviennent sur le sol américain et envahissent le marché du travail. Le sentiment anti-noir est à son apogée. La ségrégation est massivement répandue sur le territoire américain et Tulsa n’échappe pas aux lois Jim Crow, qui imposent une différence de traitement entre Américains blancs et noirs dans les lieux publics. En bref, à cette époque, les personnes noires n’ont pas le droit d’accès aux bâtiments réservés aux Blancs.

Et les tensions partent d’un événement anodin. Le 30 mai 1921, un cireur de chaussure afro-américain prénommé Dick Rowland rentre dans un immeuble où se trouvent les seules toilettes réservées aux Noirs du quartier. Dans sa course vers le petit coin, il marche sur le pied – ou trébuche et se rattraper au bras de la jeune femme, les versions divergent - de Sarah Page, une jeune femme blanche alors âgée de 17 ans. Elle pousse alors un cri qui alerte les employés des bâtiments voisins.

Le jeune Dick s’enfuit alors, bien conscient qu’à cette époque, les Noirs sont régulièrement pointés du doigt et blâmés sans motif réel. Voyant la fuite de cet Afro-Américain, les voisins pensent que Sarah Page a été victime d’une agression et préviennent les autorités.

Une lutte raciale violente

Le lendemain, la police intercepte celui qui est jugé par l’opinion publique blanche coupable et emmènent Dick. L’information n’échappe pas aux médias, malgré que Sarah Page n’a même pas porté plainte à l’encontre du jeune homme. Pourtant, ce détail n’est jamais précisé et il est accusé d’avoir agressé la jeune femme.

Mais c’est trop tard. Au poste de police de Tulsa, les missives en faveur d’une mise à mort de Dick Rowland arrivent en nombre et contraignent les policiers à transférer le prévenu dans la prison la plus sécurisée de la ville. Les autorités qui veulent à tout prix éviter un lynchage font tout leur possible pour protéger Dick mais la prison, située au Palais de justice de la ville, fait l’objet d’assauts de personnes blanches. Ils réclament que celui qu’ils jugent "coupable" leur soit remis et que justice soit faite mais les autorités font bloc et refusent.

Voyant ce déferlement de haine raciale, la communauté noire de Tulsa s’organise et met en place des patrouilles pour défendre le palais de justice, craignant pour la vie de Dick Rowland, d’autres lynchages ayant déjà meurtri l’endroit par le passé. Mais ces scènes d’hommes noirs, défilant, armés, ne font qu’attiser la tension déjà palpable. Les Blancs s’arment à leur tour et le nombre de personnes qui réclament qu’on leur remette le jeune noir, toujours cloîtré.

La tension est à son comble et, non content d’être désarmé, un homme blanc ordonne à un homme noir de lui remettre son arme. Ce dernier refuse et le premier coup de feu retentit. L’histoire ne dit pas qui a tiré le premier mais il n’en faut pas plus pour mettre, littéralement, le feu aux poudres. Les Blancs, amassés en foule tirent sur les Noirs, qui répondent à leur tour par les balles. Quelques secondes plus tard, dix hommes blancs et deux hommes noirs sont tués et leurs corps jonchent le sol. La colère des Blancs semble alors impossible à apaiser.

Des scènes de guerre

La soirée se poursuit par une nuit sanglante ou de nombreux affrontements opposent Blancs et Noirs, ces derniers se retranchent dans le quartier où ils vivent, Greenwood. C’est d’ailleurs là qu’après les balles, ce sont désormais les flammes qui illuminent la nuit. Des incendies sont déclarés dans de nombreux bâtiments détenus par des Noirs.

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Cette photo datant de juin 1921 montre le quartier de Greenwood en proie aux flammes © HANDOUT - AFP
Après les attaques perpétrées sur le quartier de Greenwood, cette photo de juin 1921 montre la scène de désolation qui a pris la place du "Wall Street Noir" © HANDOUT - AFP

S’ensuivent deux jours d’attaques, des pillages ainsi que des scènes mises à mort et de dévastation. Certains assaillants ont fait de leurs avions, destinés à l’épandage agricole, de véritables armes. Avec leurs engins volants, ils larguent des bombes incendiaires sur les maisons des habitants de cette ville, se souviennent les témoins.

Au final, le bilan définitif de ces affrontements reste, encore à l’heure actuelle, trouble. Les historiens estiment qu’entre 75 et 100 personnes ont péri dans les violences mais d’autres sources évoquent un bilan de 300 Afro-Américains tués, voire plus encore. Le désastre humain s’ajoute aux plus de 1200 bâtiments détruits et les commerces des habitants noirs sont pillés et brûlés.

C’est la garde nationale qui met fin au chaos. Sa première mesure est d’internet les quelque 6000 rescapés noirs, meurtris par la destruction de leur quartier.

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Photo datant du 1er juin 1921 et montrant des Afro-Américains attendant à l'entrée d'un camp de réfugiés mis en place suite au massacre de Tulsa © HANDOUT - AFP

75 ans d’ignorance

"J’ai vécu la plupart de ma vie dans la pauvreté", a confié Lessie Benningfield Randle, 106 ans, par visioconférence devant l’audience à Washington ce 19 mai. Et si les rescapés demandent encore, 100 ans après, réparation et que l’événement est si peu présent dans l’espace public c’est car il a été occulté par les autorités américaines durant des décennies. Bien que de nombreux observateurs nient encore aujourd’hui la présence des avions meurtriers, le bilan officiel est resté, jusqu’en 2001, de seulement 45 morts, majoritairement des noirs.

Outre la négation du bilan humain, les dégâts dans le quartier de Greenwood, estimés à l’époque à 2 millions de dollars, seront compensés par les habitants noirs eux-mêmes, sans jamais qu’ils obtiennent un quelconque dédommagement. En plus d’un gouffre financier pour les populations noires, contraintes de reconstruire elles-mêmes ce qu’elles avaient durement bâti, l’épisode sera littéralement effacé de l’histoire de Tulsa par la communauté blanche. Longtemps, les cahiers scolaires, cours d’histoire ou même les médias n’ont pas fait état de ces affrontements meurtriers, pourtant sans précédent dans cette ville.


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L’ultime lutte des rescapés

"J’ai tant attendu pour que justice soit rendue", a poursuivi Lessie avant d’être rejointe par Hughes Van Ellis, petit frère de Viola Fletcher, âgé lui de 100 ans. "S’il vous plaît, ne me laissez pas quitter cette terre sans que justice soit faite", a-t-il lancé d’une voix fragile.

Ce n’est qu’il y a 26 ans, en 1995, soit 75 ans après les faits qu’une enquête sera lancée pour lever les zones d’ombre sur ce massacre et enfin reconnaître la mémoire des victimes. Aujourd’hui, beaucoup considèrent ce drame comme encore "enfoui dans la terre" de cette ville de l’Oklahoma.

Pour cause, en 2018 le maire de la ville a ordonné des fouilles afin d’identifier de potentielles fosses communes d’habitants noirs, vestiges macabres des nombreux décès survenus cette nuit du 31 mai 1921. Ces recherches ont déjà à plusieurs reprises conduit à des exhumations potentiellement liées au massacre de Tulsa. Car après les faits, la plupart des morts auraient été enterrés sous terre afin de favoriser l’oubli de cet événement.


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Depuis 100 ans, les derniers rescapés se souviennent et espèrent que ce siècle de déni, d’irresponsabilité, de silence et d’injustice pourra toucher à sa fin de leur vivant.

EXtrait de notre 19h30 de ce lundi 31 mai :

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