La diplomatie du vaccin bat son plein dans le monde: Chine, Russie et Inde en tête, l'Europe "prend conscience de sa faiblesse"

La diplomatie du vaccin. L'affaire des Chinois, des Russes et des Indiens. Un travailleur de la santé sikh détient une boîte du vaccin chinois Sinopharm COVID-19 lors de la vaccination au Guru Nanak Darbar Gurudwara (temple sikh) à Dubaï le 28 février 2021.
La diplomatie du vaccin. L'affaire des Chinois, des Russes et des Indiens. Un travailleur de la santé sikh détient une boîte du vaccin chinois Sinopharm COVID-19 lors de la vaccination au Guru Nanak Darbar Gurudwara (temple sikh) à Dubaï le 28 février 2021. - © KARIM SAHIB - AFP

Après la diplomatie des masques, la Chine a largement développé la diplomatie des vaccins. Elle n’est pas la seule à mener la danse. Russie et Inde l’ont rejointe et ils font désormais les yeux doux à leurs Etats voisins ou (futurs) alliés en distribuant leur vaccin.

Tout est bon pour redorer son blason et avancer ses pions. Chine, Russie et Inde l’ont très bien compris dans ce contexte de pandémie. Alors que l’Europe, se réserve les vaccins qu’elle produit chez elle pour ses pays membres, la Russie, la Chine et l’Inde exportent les leurs vers des pays alliés ou pour se rapprocher d’autres, avec lesquels ils espèrent nouer, à l’avenir, de meilleures relations commerciales.

Un seul pays de l’Union européenne dans le top 10 des pays les mieux vaccinés

Le vaccin est considéré comme le remède miracle pour mettre fin à une pandémie qui confine une planète entière depuis plus d'un an. Très vite, les États-Unis (vaccin Pfizer, Moderna, Johnson &Johnson), le Royaume-Uni (vaccin Astrazeneca), la Chine (Sinofarm et Sinovac) et la Russie (vaccin spoutnik V) ont été les grands gagnants dans cette course aux vaccins. Comment expliquer que l’Europe ne soit pas encore parvenue à réaliser son propre vaccin ?

Pour François Gemenne, spécialiste en géopolitique et professeur à Sciences Po Paris et à l'Université libre de Bruxelles, l’Europe vit un paradoxe : "Les premiers vaccins distribués (Pfizer et Moderna) sont américains mais mis au point par des chercheurs et des laboratoires européens. BioNtech, le laboratoire qui a mis au point le vaccin Pfizer, est allemand. Les patrons d’Astrazeneca et Pfizer sont français mais leurs vaccins sont développés aux Etats-Unis ou au Royaume Unis". Le constat n’en est pas moins crispant : les chercheurs européens préfèrent se mettre au service de firmes américaines plutôt qu’Européennes.


►►► Coronavirus : les cinq péchés capitaux de la vaccination belge


Pour ce spécialiste, pas de doute, l’Europe est aussi trop lente : "Alors que l’Agence américaine du médicament vient de valider le vaccin Johnson &Johnson, nous devrons attendre un mois pour que l’Europe le valide (ou pas). C’est comme ça depuis le début de la production des vaccins. Nous avons systématiquement un mois de retard sur les Etats-Unis. Or, un mois ça n’a l’air de rien mais quand chaque jour compte et amène son lot de faillites et de suicides, c’est énorme ! On sent une incapacité de l’Europe à revoir sa copie et à aller plus vite."

Nathalie Ernoult est chercheuse à l’IRIS et co-directrice de l’Observatoire de la Santé mondiale. Son constat est à peu près le même : "L’Europe prend conscience de sa faiblesse en terme d’innovation et de stratégie de la santé. De nouveaux pays dament le pion à des pays historiques sur le plan de la recherche. C’est le cas de la France qui ne propose aucun vaccin, pour l’instant, à l’inverse de la Chine ou de la Russie. L’Allemagne est parmi les seuls pays de l’Union européenne à sauver la mise avec des start up performantes comme BioNtech et Curevac".

L’enjeu, désormais, est de faire vacciner sa population, et dans ce domaine-là aussi, l’Europe ne caracole pas aux avant-postes. Les dix pays qui ont, pour l’instant, le mieux vacciné leur population sont les suivants : Israël (92,4 %), les Emirats Arabes Unis (60,82%), le Royaume Unis (30,13%), les Etats-Unis (21,77%), la Serbie (21,06%), le Chili (17,57%), le Bahrein (17,35%), le Danemark (10,26%), la Turquie (10%), le Maroc (9,75%).

Un seul pays de l’Union européenne, le Danemark, est dans le top 10. Il doit, sans doute, cette place enviable non seulement à l’efficacité de sa vaccination mais, surtout, au fait qu’il n’a hésité à racheter les vaccins non réclamés par d’autres pays, afin d augmenter ses doses disponibles.

Israël a déjà vacciné plus de 90% de sa population

Mais le pays qui tient largement la corde avec 92,5% de sa population déjà vaccinée, c’est Israël. Le gouvernement israélien a passé commande très tôt à la firme Pfizer. Il a aussi mis le prix : 56 dollars, la double dose. Pour obtenir si vite ses doses, l’Etat s’est aussi engagé à fournir au laboratoire Pfizer des données rapides et détaillées sur les effets de la vaccination à grande échelle.

Parmi les pays cités dans le top dix des pays vaccinés, certains ne sont pas du tout ceux auxquels on pouvait s’attendre : la Serbie, la Turquie, le Maroc, le Chili.

Pour François Gemenne, ces pays nous donnent une leçon d’humilité : "Nous avons beaucoup de leçons à prendre de la part de pays du sud qui sont parvenus à contenir la pandémie. Le Maroc et le Bangladesh vaccinent très rapidement. Ça fait vaciller nos certitudes de supériorité".

La Serbie, le Maroc et la Turquie parmi les pays les mieux vaccinés grâce au vaccin chinois

Ce sont surtout, aussi, des pays qui ont rapidement décidé de faire appel à la Chine pour assurer leur campagne de vaccination. Nathalie Ernoult constate : "De nombreux pays à revenus intermédiaires ont passé des accords avec la Chine pour réaliser des essais cliniques du vaccin chinois chez eux. C’est le cas, notamment du Maroc qui se retrouve maintenant bien approvisionnée en vaccin sinopharm. Le Brésil et la Turquie ont passé des accords de production. Beaucoup de pays ont aussi passé des accords bilatéraux avec la Chine. Les Emirats Arabes Unis ont acheté le vaccin. La Serbie vaccine plus vite que l’Union européenne grâce au vaccin chinois."

La Serbie n’est pas le seul pays en Europe à opter pour le vaccin chinois. Récemment, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a été vacciné contre le covid-19 avec le vaccin chinois Sinopharm. Il laissait également la porte ouverte au vaccin russe Spoutnik V. La Hongrie est donc le seul pays de l’Union européenne à se fournir en Chine.

Une diplomatie du vaccin qui redessine la géopolitique

La géopolitique du vaccin redessine des lignes de fracture que l'on croyait appartenir au passé. D'un côté, les pays occidentaux ne jurent que par leurs propres vaccins et se les gardent. De l'autre, Chine et Russie ouvrent des brèches dans le camp occidental et "colonisent médicalement" des continents comme l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie. En gros, ils comblent le vide laissé par les Occidentaux en dehors de leur cercle. Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi a affirmé que son pays fournissait gratuitement des vaccins à 53 pays et qu’il en livrait à 22 pays qui avaient passé commande. S

Selon François Gemenne, la Chine ne fait rien pour rien : "Je ne serais pas surpris que la Chine lorgne le sous-sol de ces pays. Je pense particulièrement au Chili ou au Maroc. L’Afrique subsaharienne a toujours été une zone d’influence de l’Europe. La stratégie de vaccination de la Chine dans ces pays remet la position de l’Europe en question". Nathalie Ernoult tempère : "Nous voyons d’un mauvais œil les intérêts géostratégiques chinois, mais tout le monde fait ça. Ils le font au même titre que d’autres. Ça redynamise ses relations avec certains pays."

Le mécanisme de l’OMS Covax en rade supplanté par le vaccin chinois

La Chine roule sur du velours. Elle est la seule nation à avoir connu une croissance positive en 2020, supérieure à 2%. Mais c'est essentiellement dans la diplomatie du vaccin que Pékin a su profiter pleinement de la crise sanitaire. L’OMS, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avait prôné dès le printemps 2020 un accès égal à la vaccination pour l'ensemble du monde en créant le mécanisme Covax. Ce mécanisme doit fournir d’ici fin 2021, jusqu’à 600 millions de doses à l’Afrique de manière à pouvoir vacciner 20% de sa population. Mais les doses se font attendre et certains pays d’Afrique passent, entretemps, des contrats avec la Chine.

Dans son discours devant l'Assemblée mondiale de la santé, le 18 mai 2020, le président chinois Xi Jinping a affirmé que tout vaccin mis au point par la Chine avait vocation à devenir un "bien public mondial". Du discours à la pratique, il n’y a qu’un pas.

En Afrique, la Chine fournit déjà entre autres, le Sénégal, la Tunisie, le Sierra Leone, le Tchad, l’Ethiopie, le Botswana, le Maroc, la République démocratique du Congo… La Chine a mis en place un véritable pont aérien vers certains de ces pays d’Afrique.

Pour Nathalie Ernoult , il n’y a aucun doute : "Une nouvelle carte géostratégique se dessine avec cette pandémie. Chine et Russie redorent leur blason au niveau international. On se retrouve aujourd’hui avec une forme de diplomatie du vaccin après celle du masque".

Plus discrète mais tout aussi efficace, l’Inde produit le vaccin Astrazeneca et le distribue non seulement à sa population mais à tous ses pays voisins qui le voudraient. François Gemenne observe : "L’Inde distribue des millions de doses à ses pays voisins (Bhoutan, Bengladesh, Népal, Birmanie, Afghanistan). L’Inde essaie de remettre ainsi la main sur une partie du marché économique de l’Océan indien en distribuant massivement ses vaccins".

Le Covid-19 imprime une nouvelle carte géostratégique du monde. Sur cette carte, il faudra désormais compter avec des pays qui ont démontré leur efficacité face à la pandémie.

Vaccination en Serbie:

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK