La Croatie prend la présidence de l'Europe : quatre questions pour comprendre les enjeux

Depuis le 1er janvier 2020, la Croatie assure pour la première fois la présidence du Conseil de l’Union européenne. Pendant six mois, les ministres croates animeront les réunions avec leurs homologues européens. L’enjeu est de taille, tant pour la Croatie que pour l’UE. Sur la table, il y a de gros dossiers à gérer. Notre correspondant dans les Balkans Simon Rico répond à quatre questions.

Le pays se sent-il à la hauteur des attentes ?

En tout cas, la Croatie prend au sérieux l’organisation de sa présidence, à tel point que les commentaires qui arrivent de la Commission européenne sont plutôt positifs pour cette première présidence. La Croatie a élargi son équipe de représentation permanente à Bruxelles et il semble que cela soit vu positivement par la Commission européenne en termes de capacité d’organisation comme d’indicateur des intentions de la Croatie par rapport à d’autres présidences passées. Cependant, pour le moment, les objectifs annoncés officiellement sont très vastes. Il est donc difficile de comprendre exactement ce qu’attend Zagreb des six prochains mois. Les quatre piliers de cette première présidence de la Croatie qui ont été présentés sont : l’Europe qui grandit, l’Europe qui relie, qui protège et qui est influente. Mais ce ne sont que des slogans derrière lesquels on peut mettre à peu près tout et n’importe quoi.

Six ans après son entrée dans l’Union européenne, quel bilan peut-on tirer ?

Il est vrai que depuis six ans, les Croates tirent un bilan assez contrasté de leur intégration dans l’Union européenne. De fait, bien peu ont bénéficié de cette entrée dans l’Union. Il faut dire que l’adhésion en 2013 est venue couronner plus d’une décennie de longs efforts pour mettre à niveau un pays en partie ravagé par la guerre dans les années 90, mais cette adhésion est arrivée au plus mauvais moment, alors que l’Union était en pleine crise institutionnelle et que la Croatie subissait encore les conséquences de la crise économique de 2008. Le pays, la Croatie, a bénéficié de milliards d’euros de fonds européens, par exemple pour moderniser son réseau autoroutier, mais celui-ci sert essentiellement aux touristes qui affluent l’été. Et si la croissance est revenue depuis deux ou trois ans, les exportations croates progressent, oui, mais le chômage a lui aussi baissé, essentiellement à cause des départs massifs à l’étranger. Et l’entrée dans l’Union européenne a aussi eu des conséquences négatives pour des pans entiers de l’économie, comme la construction navale, la grande spécialité industrielle du littoral. Et malgré ce bilan contrasté, du côté du gouvernement, on demande encore plus d’Europe et le Premier ministre, Andrej Plenković, qui est un ancien eurodéputé, pousse aujourd’hui très fort pour que le pays rejoigne l’espace Schengen et adhère ensuite au plus vite à l’euro.

Après des années d’austérité, le gouvernement conservateur croate propose de desserrer les cordons de la bourse pour renforcer l’Union européenne. Pourquoi ?

Zagreb entend militer pour un maintien du budget de la politique de cohésion, ce qui est un revirement après les six mois de présidence finlandaise, marqués au contraire par une politique d’austérité. Il y a donc un revirement aujourd’hui de la part de la Croatie. Il faut dire que le pays fait partie, aux côtés des entrants de 2004 et de 2007 et de plusieurs pays du Sud, comme l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, des 17 amis de la cohésion qui se sont réunis le 5 novembre dernier pour réclamer davantage de souplesse dans la gestion des fonds. Pour la Croatie, l’urgence à soutenir les territoires moins développés est d’autant plus grande que le pays se vide de ses habitants, malgré un chômage en baisse et des salaires qui augmentent. Pour le Premier ministre croate, Andrej Plenković, c’est même un problème structurel presque existentiel, a-t-il dit. Il faut dire que la Croatie perd chaque année l’équivalent d’une ville de 16 000 habitants, ce qui est énorme pour un pays d’à peine quatre millions d’âmes. Et la Croatie pourrait perdre 17% de sa population si la tendance n’est pas inversée d’ici à 2050.

Au niveau européen, plusieurs dossiers important sont sur la table pendant ce semestre croate, notamment le Brexit et l’élargissement aux pays voisins des Balkans occidentaux. Quelle position défend Zagreb sur ces dossiers ?

Sur le Brexit, il est très compliqué de comprendre quelle est la position de Zagreb, et sur l’élargissement, c’est aussi un point sur lequel la Croatie reste ambiguë depuis plusieurs années. Zagreb s’est toujours montrée frileuse sur ce point, essentiellement pour des raisons de politique intérieure. En Croatie, il existe beaucoup d’opinions différentes sur l’élargissement et ce thème n’est pas très cher à la droite, aujourd’hui au pouvoir. Toutefois, avec cette présidence, le gouvernement croate semble avoir l’intention d’apporter son appui à l’adhésion des pays voisins, les pays des Balkans occidentaux, à l’Union européenne. À Bruxelles, on discute d’une réforme du processus d’élargissement et un sommet est prévu sur ce thème à Zagreb en mai prochain. Cela pourrait devenir un moment crucial pour le processus d’élargissement, même si ce n’est en réalité pas la première fois qu’on parle de ces moments cruciaux et que ça tombe souvent à l’eau. Mais disons qu’après le non français à la Macédoine du Nord et à l’Albanie en octobre dernier, le sujet de l’élargissement est redevenu d’actualité au sein de l’Union européenne et le sommet de Zagreb de mai pourrait être l’occasion pour la Croatie de se positionner comme un leader de la région et d’améliorer ses relations avec les pays voisins.

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