La Chine espionne-t-elle les demandeurs de visa pour la Belgique ?

La compagnie qui gère les demandes de visa de citoyens chinois désirant venir en Belgique sous-traite son travail à une firme locale. Celle-ci est manifestement liée aux services de sécurité et de surveillance de Pékin. Ce qui suscite nombre de questions sur le respect de la vie privée et les données.

Comme bon nombre de pays à travers le monde, la Belgique passe par des entreprises privées pour gérer les demandes de visa. Dans le cas de la Chine, il s’agit de l’entreprise VFS Global, société créée en Inde et dont le siège social se trouve à Dubaï. Concrètement, tout Chinois qui désire voyager vers la Belgique – peu importe la raison – introduit donc un dossier auprès de VFS Global sur le territoire chinois. Les bureaux de cette société d’externalisation ne sont pas installés au sein des ambassades et consuls belges en Chine mais dans des bâtiments indépendants. VFS Global gère l’encodage des données, les rassemble avant de les transmettre aux services belges qui se chargent de statuer sur la recevabilité de chaque dossier.

Société écran au service de la Sécurité chinoise

Passer par VFS Global n’est pas une exception belge. D’autres pays y ont recours, comme le Canada, la Nouvelle-Zélande ou encore l’Australie. Notre pays externalise cette gestion de dossiers à VFS depuis 2007 dans le cas de la Chine.

Le hic, c’est que chaque entreprise qui désire s’installer et travailler en Chine est obligée de recourir à des firmes locales. Il s’agit de sous-traitants qui proposent infrastructures et personnels aux entreprises étrangères. Ainsi, pour son bureau pékinois, VFS Global sous-traite notamment à la société "Beijing Shuangxiong Foreign Service Co.".

Mais que se cache-t-il derrière ce nom assez générique ? Pour Vanessa Frangville, professeur d’études chinoises à l’université libre de Bruxelles, cette firme fait en quelque sorte office de relais de la surveillance chinoise : "Ce que l’on sait, c’est que cette société est place sous la direction de ce qu’on appelle le bureau gouvernemental en charge de la sécurité publique en Chine et spécifiquement à Pékin. C’est un bureau qui gère la police et l’ordre social […] Ce n’est pas une entreprise banale. C’est un sous-traitant directement lié à l’Etat chinois et qui en est un organe".

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Dans ses réponses à nos questions, VFS Global assure respecter le contrat qui la lie à la Belgique et gérer indépendamment les données des demandeurs de visas © Damien Roulette

VFS dit respecter toute confidentialité

Nous avons interpellé la société VFS Global qui confirme travailler "Beijing Shuangxiong Foreign Service Co.", une société "parmi d’autres" (vous pouvez lire ci-dessus le mail qui nous a été adressé). VFS explique que ce sous-traitant chinois met à disposition "des espaces de bureaux et du personnel administratif" tout en précisant que "les sociétés de gestion des installations (soit les sous-traitants chinois comme Beijing Shuangxiong, ndlr.) sont exclusivement gérées par VFS Global".

Le centre de nos préoccupations – la gestion des données privées — serait ainsi respecté selon "les processus de demande de visa des clients gouvernementaux et les exigences en matière de protection des données". Ainsi, le personnel chinois mis à disposition n’aurait "aucun accès aux données" ni aux "infrastructures informatiques". Et Peter Brun, responsable de la communication chez VFS Global, d’encore pointer le fait que "toutes les demandes de visas sont conservées sur des serveurs au sein de l’Union européenne et non en Chine".

"Il faut mener une enquête"

Voilà donc que les données à caractère privé des citoyens chinois pourraient se retrouver dans les mains du puissant bureau de sécurité publique. A l’heure où la Chine a mis au point un système de surveillance technologique et sociale très poussé, c’est évidemment problématique.

A tel point que Vanessa Frangville a choisi d’alerter des parlementaires belges : "Quelqu’un qui en Chine a l’intention de venir en Belgique pour des études ou autre pourrait être interpellé par la police si celle-ci détient des informations concernant son dossier de visa pour la Belgique. […] Je pense qu’il faut mener une enquête, essayer de comprendre les enjeux. Et ensuite, en fonction des résultats de cette enquête, réviser éventuellement le contrat qui nous lie à VFS Global".

Nous avons contacté les Affaires étrangères qui sont au courant de cette problématique. Connaissaient-elles la nature de la société "Beijing Shuangxiong Foreign Service Co."? Ce n’est probablement pas le cas. Mais, hasard du calendrier, la Belgique est en pleines négociations de son contrat avec VFS car celui-ci arrive à échéance en juin 2021. Nul doute que les révélations actuelles pourraient avoir un impact.

Reste que notre pays n’a pour l’heure aucune intention de mener une enquête sur cette fuite potentielle de données à caractère privé. Les Affaires étrangères insistent sur l’importance que revêt à leurs yeux la protection des données privées. Elles insistent également sur le fait que lors de l’entrée en vigueur du Règlement général de protection des données (RGPD) en mai 2018, le contrat les liant à VFS a été amendé.

Début février (re-hasard du calendrier), l’ambassadeur belge s’est rendu dans les locaux de VFS Global à Pékin. Visiblement, rien de suspect n’est apparu lors de cette visite.

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La famille Tursun arrêtée aux abords de l'ambassade de Belgique de Pékin en juin 2018 © Tous droits réservés

D’autres pays concernés, le Canada ouvre une enquête

La Belgique n’est pas le seul pays à ainsi déléguer la gestion des dossiers de visas. Le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne, l’Italie ou encore l’Irlande sont tous confrontés à la même situation. Le Canada a lancé une enquête par le biais de son Premier ministre et les parlementaires canadiens ont voté en faveur d’une audition des responsables de VFS Global en commission. La presse s’est saisie du sujet en Australie et en Nouvelle-Zélande.

De telles initiatives peuvent-elles faire bouger les lignes ? "Je ne le pense pas, répond Vanessa Frangville (ULB), la Chine ne va pas modifier ses méthodes. C’est plutôt aux pays occidentaux, démocratiques, qui revendiquent une sécurisation des données de mettre en place des systèmes de précaution".

La Chine se moque de "rumeurs visant à manipuler l’opinion"

Bien entendu, les accusations d’interférences au sein des processus de demandes de visas ont atteint les oreilles des dirigeants chinois. Via l’un de ses organes de presse, le tabloïd quotidien Global Times, Pékin a tenu à réagir. "Il s’agit d’un exemple typique de la volonté de certains médias et journalistes mal intentionnés de créer du sensationnalisme dans le but de manipuler l’opinion publique et d’influencer les politiques gouvernementales", commente un certain Chen Hong, "directeur du Centre d’études australiennes de l’Université normale de Chine orientale".

Problématique pour les opposants et les minorités ethniques

Ce contrôle présumé sur les données personnelles met en évidence le contrôle étatique sur la liberté de mouvements, en particulier pour les membres de minorités victimes de répression comme les Tibétains ou les Ouïghours. "Il faut quand même rappeler l’affaire de la famille ouïghoure Tursun, souligne Vanessa Frangville (ULB). Cette famille a été arrêtée à l’ambassade de Belgique à Pékin justement en faisant sa demande de visas.

Cette affaire a suscité énormément de commentaires et d’émotions au sein de la communauté internationale comme en Belgique. Donc, dans quelle mesure cette entreprise avait accès aux données de cette famille dans une situation extrêmement fragile ? D’où la nécessité vraiment urgente d’enquêter très sérieusement sur ce fonctionnement."

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