La charte du Hamas : entre manifeste politique et brûlot religieux

des militantes du Hamas avec le portarit du Cheik Yassine, leader spirituel du mouvement islamiste, tué en 2004
des militantes du Hamas avec le portarit du Cheik Yassine, leader spirituel du mouvement islamiste, tué en 2004 - © EPA/NABIL MOUNZER

Antisémite, raciste ? Ou bien texte à portée purement historique à remettre dans un contexte d'époque ? La charte fondatrice du mouvement palestinien Hamas, qui "tient" la bande de Gaza, est en tout cas souvent brandie par les uns et les autres à l'appui de leurs thèses. Dans la guerre de propagande qui accompagne le conflit meurtrier sur le terrain, les mots sont souvent des bombes. Tentative d'y voir plus clair.

Le document est régulièrement ramené à la une de l’actualité, singulièrement lors des épisodes de guerre qui font s’affronter très directement le Hamas, maître de la bande de Gaza, et Israël. Adoptée en 1988, la charte du Mouvement de la Résistance Islamique -l’autre nom du Hamas- pose d’évidentes questions à ceux qui le lisent. Pour les uns, c’est rien moins qu’un document raciste ou anti-sémite ; pour d’autres, c’est un texte à remettre dans un contexte de mouvement de libération, et à ne pas prendre au pied de la lettre. Même si le chef du mouvement Khaled Meechal a, en 2010, souligné que le texte n’était plus d’actualité et n’avait qu’une portée historique, il demeure très controversé. Aux yeux de nombreux pays, le Hamas reste une "organisation terroriste".

Pour le journaliste du Monde Diplomatique et spécialiste du Proche-Orient Alain Gresch*, il ne faut pourtant pas accorder une trop grande importance à ce document. Certes, dit-il, " il donne un certain nombre de clés sur l’idéologie du Hamas par rapport à la Palestine, mais si le Hamas prône une solution radicale, il a aussi évolué à plusieurs reprises, notamment en s’inscrivant dans le processus électoral issu des accord d’Oslo alors même qu’il ne reconnaissait pas lesdits accords ". Et Alain Gresch de souligner que la charte de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), longtemps la seule à incarner la lutte des Palestiniens posait les mêmes problèmes à l’origine. Dans l’autre camp, il pointe la charte du Likoud, le parti de l’actuel Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, qui justifie les implantations en Cisjordanie au nom du droit irréfutable du peuple juif à disposer de la terre d’Israël et qui ne reconnait pas l'existence d'un Etat palestinien.

Dans la lignée des Frères musulmans

Pour une large part, la charte du Hamas est le fruit des théories du Cheik Yassine, fondateur et leader spirituel du Hamas, mort en 2004 dans une "opération ciblée " israélienne visant à le supprimer.

Le Hamas se réclame d’entrée de jeu du fondateur des Frères musulmans, " l’imam martyr Hasan al-Bannâ ". Une référence qui ne doit rien au hasard : les Frères sont nés, en Egypte, de la volonté de conduire conjointement l’éducation du peuple et la libération du pays de l’emprise coloniale anglaise. Ces concepts conduiront les Frères musulmans, devenus une confrérie puissante, à participer très directement dès l’origine au conflit israélo-palestinien en 1947 et 48, avec l’envoi d’une importante milice qui participera aux tentatives des pays arabes d’empêcher la naissance d’Israël.

Mais l’importance prise par le Hamas est aussi le fruit d’une évolution géostratégique qui a modifié sensiblement les équilibres proche-orientaux au fil des années. Et comme souvent, c’est dans la guerre froide qu’il faut aller chercher les prémisses des événements qui ont conduit à la situation actuelle…

Au commencement était la guerre froide

Paradoxalement, Israël n’a pas bénéficié de l’aide occidentale à ses tout débuts. Les principaux fournisseurs d’armes aux combattants juifs de la Haganah étaient tchécoslovaques, sur ordre de Staline. Le basculement s’est peu à peu opéré au début des années cinquante, Israël se rapprochant des Etats-Unis. Ceux-ci ont d’ailleurs intensifié leur aide bilatérale aux Israéliens au principal motif d’éviter que l’état hébreu se dote de l’arme nucléaire… Dans le même temps, l’Union soviétique prenait fait et cause pour les Palestiniens, soutenant financièrement et logistiquement l’OLP de Yasser Arafat, jusqu’à l’effondrement de l’URSS au tout début des années 90, privant l’organisation palestinienne et ses diverses composantes de l’argent nécessaire au maintien d’une lutte armée crédible.

Le Hamas, lui, bénéficiant d’un soutien sans faille des monarchies du Golfe occupées à contrer l’influence de l’Iran chiite –se matérialisant très directement dans le soutien au Hezbollah libanais- pouvait commencer à émerger, appuyant son influence politique sur un réseau particulièrement dense d’œuvres sociales et charitables.

Avec l'arrivée au pouvoir des Frères musulmans, incarnée par Mohamed Morsi, en Egypte, le Hamas pouvait tabler sur un allié de poids. Mais le renversement de Morsi l'a considérablement affaibli. Aux yeux de certains observateurs toutefois, la nouvelle campagne israélienne "Bordure de protection" replace le mouvement islamiste au cœur du débat, en lui rendant son statut de mouvement de résistance.

Allégeance islamique

Dans son article 2, le Hamas se définit très clairement comme " une des ailes des Frères musulmans en Palestine ", dont il adopte tous les points de vue dans les domaines les plus variés : politique, économie, éducation, vie sociale, arts, information… , le tout dans une perspective clairement religieuse. " La structure fondamentale du Mouvement de la Résistance Islamique est constituée de musulmans qui ont fait allégeance à Dieu, le servant de la seule adoration véritable ", pose ainsi l’article 4 de la charte du mouvement. Pour le Hamas, " les fidèles de toutes les religions peuvent coexister en toute confiance et sécurité pour leur vie, leurs biens et leurs droits ", mais seulement à l’ombre de l’Islam, dont l’établissement est seul susceptible d’empêcher le chaos d’advenir. Car " lorsque l'Islam disparaît, tout est altéré ", dit encore la charte.

" Le Mouvement de la Résistance Islamique est l'un des épisodes du jihad mené contre l'invasion sioniste ", proclament les rédacteurs de la charte et à ce titre ils se réfèrent aux actions entreprises en Palestine par les Frères musulmans, qu’ils qualifient d’acte de " jihad ". En insistant sur cet aspect, le Hamas veut sans doute rappeler sa " légitimité " dans la lutte pour la Palestine et se distinguer notamment de l’organisation du Jihad islamique palestinien, un mouvement issu d’une dissidence des Frères musulmans dans les années 70, dont sont issues les fameuses brigades Al-Qods, et qui qualifie le Hamas de " tiède ". On a d’ailleurs beaucoup souligné que, malgré les apparences, Israël se garde de vouloir anéantir le Hamas, afin de ne pas laisser le champ libre au Jihad islamique et à d’autres groupuscules plus radicaux encore.

Toutefois, pas de demi-mesure dans le texte de l’organisation palestinienne : la Palestine est une terre d’Islam et le restera quoi qu’il advienne. Il serait " illicite " d’y renoncer en tout ou partie : personne, ni aucun Etat, ni aucune organisation, " ni même toutes les organisations réunies, qu'elles soient palestiniennes ou arabes ", n’a le droit, selon le Hamas, de remettre en cause ce principe d’une terre " islamique " " waqf ", c’est-à-dire pour toutes les générations à venir. Car, demande la charte, " qui donc pourrait prétendre jouir de la pleine délégation de pouvoir de toutes les générations islamiques jusqu'au jour de la résurrection ? "…

Aux yeux du Hamas, "il incombe à tout Palestinien, homme ou femme, de mener le jihad, qui est la forme ultime du patriotisme, car sa cause première n’est pas politique mais bien d’essence divine. Dès lors, renoncer à quelque partie de la Palestine que ce soit, c'est renoncer à une partie de la religion ", exposent les fondateurs du Hamas. Et " il n'y aura de solution à la cause palestinienne que par le jihad ".

Pour Alain Gresch, l’accent mis sur les préceptes religieux n’est toutefois pas un élément " rédhibitoire " : " La religion peut servir à justifier n’importe quoi ! ", lance-t-il. " Le problème c’est que ça donne au conflit un tour plus vif que si c’était simplement deux nationalismes face à face ".

Profondément inscrit dans les origines anti-colonialistes des Frères musulmans, le Hamas en reprend d’ailleurs aussi la rhétorique et les préceptes. " Le colonialisme a contribué -et ne cesse de le faire- au renforcement de l'invasion intellectuelle et à l'approfondissement de ses racines. C'est tout cela qui a préparé la perte de la Palestine." Par conséquent, il faut " que les ulémas, les éducateurs et les enseignants, les hommes de médias et de communication, les masses d'intellectuels et tout particulièrement les jeunes des mouvements islamiques et leurs aînés s'associent à cette opération de conscientisation. Il faut introduire des changements essentiels dans les programmes d'enseignement, les épurer de toute trace de l'invasion intellectuelle qui les ont livrés aux mains des orientalistes et des missionnaires chrétiens ". L’éducation, bien sûr, doit être islamique. Intégralement.

Le rôle des femmes : être des usines à hommes

Non, les femmes n’ont pas un rôle inférieur, affirme la charte, puisqu’elles ont pour missions d’être des " usines à hommes ", qui jouent un rôle important pour orienter les jeunes générations dans la " bonne " direction et préparer les enfants " au rôle de combattant du jihad qui les attend ".

Le Hamas se méfie donc comme de la peste de tout ce qui pourrait subvertir les femmes. Les ennemis, disent les islamistes, font tout pour éloigner les femmes de l’Islam et s’appuient pour ce faire sur toutes sortes d’organisations dans lesquelles ils aperçoivent la main des " sionistes " : franc-maçonnerie, Rotary club, etc, qui " bénéficient de moyens considérables ". On retrouve ici, sous couvert d’anti-sionisme, une vieille lune de l’anti-sémitisme, selon laquelle les Juifs agissent de manière occulte, via des organisations aux moyens importants, pour " pervertir " les masses. Et le Hamas de prévenir : " Le jour où l'islam aura pris le contrôle de l'orientation de la vie, il anéantira ces organisations hostiles à l'humanité et à l'islam ".

On retrouve plus loin cette obsession du " complot juif ", fabriqué de toutes pièces avec les éléments du " protocole des sages de Sion ", un faux à vocation anti-sémite, et sans cesse remis au goût du jour : " Grâce à l'argent, ils règnent sur les médias mondiaux, les agences d'informations, la presse, les maisons d'édition, les radios, etc. Grâce à l'argent, ils ont fait éclater des révolutions dans différentes régions du monde pour réaliser leurs intérêts et les faire fructifier. Ce sont eux qui étaient derrière la révolution française, la révolution communiste et la plupart des révolutions dont nous avons entendu et entendons parler de-ci de-là ". Les Nations unies ne trouvent pas plus grâce aux yeux des islamistes : l’ONU est la créature des Juifs, qui se sont ainsi assurés de la création de leur Etat et qui s’en servent pour gouverner le monde. " Qu'une guerre éclate de-ci de-là et c'est leur main qui se trouve derrière ", poursuivent les auteurs sans craindre le paradoxe puisque les Nations Unies ont précisément pour mission première de prévenir ou arrêter les conflits.

Affronter l’ennemi comme un seul corps

C’est l’un des fondamentaux du Hamas s’inspirant en cela directement de l’oeuvre sociale prêtée aux Frères musulmans en Egypte : "la solidarité sociale entre les gens doit prévaloir; c'est comme un seul corps qu'il faut affronter l'ennemi ". La solidarité islamique est exaltée, comme la réponse d’un corps social uni face aux " exactions " de l’ennemi israélien " a la cruauté nazie ", " qui ne fait aucune distinction entre l'homme et la femme, le vieillard et le jeune ".

Le Hamas ne rejette pas comme " impie " les autres mouvements nationalistes palestiniens, considérant que la lutte commune contre l’ennemi l’emporte sur les différences d’approche. Et dans ce cadre, " l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) est la plus intime des intimes du Mouvement de la Libération Islamique ". Condescendants, les rédacteurs de la charte du Hamas ne tiennent pas trop rigueur à l’OLP de son caractère laïc, car " C'est sous l'effet des circonstances qui entouraient la constitution de l'Organisation et de la confusion intellectuelle qui prévalait dans le monde arabe, fruit de l'invasion intellectuelle que subit le monde arabe depuis la défaite des Croisés (…), que l'Organisation a adopté l'idée d'Etat laïc ". Pour autant, le Hamas ne peut souscrire à cette idée d’une Palestine laïque, raison pour laquelle il demeure " à l’écart " de l’organisation centrale palestinienne. Mais, assurent les auteurs du texte, " le jour où l'Organisation de Libération de la Palestine adoptera l'islam pour règle de vie, ce jour-là nous en serons les soldats et le combustible de son feu qui embrasera les ennemis ".

" C’est intéressant de voir comment la stratégie du Hamas d’aujourd’hui ressemble à celle de l’OLP des années 70 ", relève Alain Gresch, qui note aussi cette évolution des deux organisations : l’une et l’autre ont du faire face à des résistances internes pour s’écarter du prescrit de leur texte fondateur et s’adapter aux réalités. " La charte de l’OLP, qui appelait clairement à la destruction d’Israël, est restée en vigueur longtemps après que l’OLP ait intégré le processus de paix d’Oslo ". La différence pour le Hamas c’est que la question d’un processus de paix ne se pose même plus à l'heure actuelle. pas de "grand écart" à devoir opérer pour le mouvement islamiste. Par contre, souligne le journaliste, le Hamas sera confronté à un réel dilemme stratégique le jour où il y aura un accord de paix durable entre Israël et l’OLP. Mais la perspective, ajoute-t-il est devenue purement hypothétique…

Thomas Nagant (@thomasnagant)

* Alain Gresch est journaliste au Monde Diplomatique et spécialiste du Proche-Orient. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la Palestine et l'Islam, dont un avec Tariq Ramadan, prédicateur et intellectuel musulman, petit-fils du fondateur des Frères musulmans. Il publie notamment sur son blog, Nouvelles d'Orient.

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