L'Ukraine se détache de la Russie dans les commémorations du 8 mai 1945

Le Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon et le président de l'Ukraine Petro Porochenko accompagnés d'anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Kiev
Le Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon et le président de l'Ukraine Petro Porochenko accompagnés d'anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. Kiev - © ANATOLII STEPANOV - BELGAIMAGE

Changer d'emblème, de date et même de nom: 70 ans après la victoire sur l'Allemagne, l'Ukraine, qui a vu mourir des millions de personnes durant la guerre et qui fait face aujourd'hui à un conflit dans l'Est séparatiste, prend ses distances jusque dans ses commémorations.

Cette ex-république soviétique célèbre vendredi pour la première fois le 8 mai comme "Jour de la mémoire et de la réconciliation", se rapprochant ainsi des Européens, qui commémorent ce jour-là la victoire sur l'Allemagne nazie.

Le 9 mai restera cependant la date officielle des célébrations de la victoire, tout comme en Russie,  la capitulation ayant été signée tard le soir du 8 mai 1945 à Berlin, soit le 9 mai à 00H43 heure de Moscou.

Mais alors qu'en Russie un défilé d'une ampleur inédite est prévu, seuls des orchestres militaires ukrainiens et européens vont défiler à Kiev samedi dans le cadre d'une "Marche pour la paix".

Des étudiants d'académies militaires vont aussi prêter serment devant le musée de la Seconde Guerre mondiale, en présence du président pro occidental Petro Porochenko.

Avec le Bélarus et la Pologne, l'Ukraine est l'un des pays à avoir essuyé les pires pertes humaines durant la guerre. Son bilan varie entre au moins 4,7 millions de morts, selon les historiens russes, et 8 à 10 millions selon les dernières estimations officielles ukrainiennes.

Parade militaire à Donetsk 

Outre l'instauration d'une nouvelle journée de commémoration, l'Ukraine a également changé le nom officiel de la guerre. Fini l'emploi de la "Grande guerre patriotique", un terme datant de l'époque soviétique et toujours en vigueur en Russie, et place uniquement à "Seconde guerre mondiale" dans les décrets présidentiels.

A l'instar des pays anglo-saxons, l'Ukraine a aussi adopté cette année le coquelicot comme symbole officiel des commémorations en contrepoids du ruban de Saint-Georges, aux rayures orange et noires, arboré par les Russes mais aussi par les rebelles qui affirment combattre le gouvernement "fasciste" de Kiev.

Ces derniers organisent d'ailleurs leur propre parade militaire samedi dans leur fief de Donetsk. Des armes utilisées dans les combats contre les forces de Kiev feront partie du défilé.

Le conflit dans l'est du pays, qui a fait plus de 6 100 morts en un an, et l'annexion peu avant par la Russie de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014, sont en grande partie responsables de ces changements.

Kiev et les Occidentaux accusent la Russie d'avoir organisé la rébellion, armé les séparatistes et déployé ses troupes régulières en Ukraine. Si Moscou dément toute implication dans le conflit, ce dernier demeure pour beaucoup d'Ukrainiens une guerre directe contre la Russie.

"Il est impossible d'être en guerre avec les Russes et de se balader avec des rubans de Saint-Georges", déclare à l'AFP un haut responsable ukrainien, sous le couvert de l'anonymat, justifiant ainsi la volonté du pays de "couper le cordon ombilical avec son passé communiste".

Instrumentalisation de l'Histoire 

Car, outre les nouvelles normes en vue des commémorations de la Seconde Guerre mondiale, le Parlement ukrainien a récemment adopté de nouvelles lois visant à "désoviétiser" le pays, interdisant notamment toute "propagande communiste" et les symboles de cette idéologie, ainsi que ceux nazis.

Le processus, qui n'a pas encore été promulgué par le président Porochenko, ne se déroule cependant pas sans controverses, la plus importante concernant les nationalistes ukrainiens. Une partie de ces derniers a collaboré avec les nazis au début des années 40, avant de les combattre, et est accusée d'avoir participé à des exécutions de juifs.

Des combattants de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), qui combattaient à la fois les Soviétiques et les Allemands dans l'Ouest de l'Ukraine, se sont livrés à des purges ethniques de Polonais dans les années 1943-44.

Or, cette année, Kiev va pour la première fois leur rendre officiellement hommage, après que le Parlement a attribué aux vétérans nationalistes le statut de "combattants pour l'indépendance de l'Ukraine".

Considérés comme des héros dans l'Ouest de l'Ukraine et de plus en plus respectés dans d'autres régions, ces combattants sont honnis dans l'est du pays et en Russie, qui accuse dès lors Kiev de glorifier des "complices" du nazisme.

"Le gouvernement instrumentalise l'Histoire" en utilisant les mêmes méthodes de mythologie héroïque que la Russie mais à nettement moindre échelle, souligne l'historien ukrainien de renom, Iaroslav Grytsak.

"Personne ne veut parler des choses qui portent un coup à la fierté nationale, surtout quand on est en état de guerre", explique-t-il à l'AFP.

Les Ukrainiens ne pourront "faire de l'ordre dans leur histoire et sa mémoire" qu'après la fin du conflit actuel, estime-t-il.

AFP

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