L'opposant russe Boris Nemtsov a été tué par balles à Moscou

Boris Nemtsov se promenait avec une jeune femme sur le Grand Pont de pierre, juste à côté du Kremlin, quand "on lui a tiré quatre coups de feu dans le dos, causant sa mort", a déclaré une porte-parole du ministère russe de l'Intérieur, Elena Alexeeva, à la la chaîne de télévision Rossia 24.

Une dizaine de voitures de police et d'ambulances se trouvaient sur les lieux, dont les accès ont été bloqués par les policiers, selon une journaliste de l'AFP sur place. Rossia 24 a montré des images du corps de Boris Nemtsov allongé par terre sur le pont. Des traces de sang étaient visibles, selon une journaliste de l'AFP sur place.

Plusieurs personnes ont été témoins de l'assassinat et la jeune femme qui accompagnait Boris Nemtsov a été interrogée par les enquêteurs, a précisé la police, citée par les agences russes.

Aussitôt la nouvelle connue, des Moscovites sont venus déposer des fleurs près de l'endroit ou l'opposant a été tué.

Réactions internationales

La Maison Blanche à Washington a condamné "le meurtre brutal" de Boris Nemtsov et appelé "le gouvernement russe à rapidement mener une enquête impartiale et transparente".

Barak Obama, qui entretient des relations tendues avec son homologue russe Vladimir Poutine, a également réclamé dans un communiqué que les "circonstances du meurtre de Boris Nemtsov" soient élucidées et que les responsables "de ce meurtre odieux soient traduits en justice". Pour le président américain, Boris Nemtsov était "un avocat infatigable de son pays, il se battait pour les droits de tous ses concitoyens. J'admirais le combat courageux de Nemtsov contre la corruption en Russie et je lui suis reconnaissant d'avoir partagé ses opinions franches avec moi lorsque nous nous sommes rencontrés à Moscou en 2009", a expliqué Barak Obama dans sa première réaction publique à la mort de Boris Nemtsov.

La chef de la diplomatie de l'UE, Federica Mogherini, a fait part samedi de son "indignation" face au "meurtre brutal" de l'opposant russe et ancien vice-Premier ministre Boris Nemtsov, appelant les autorités russes à mener une enquête "complète, rapide et transparente". L'opposant "a été tué juste avant une manifestation qu'il organisait le 1er mars contre les effets de la crise économique et le conflit en Ukraine", a relevé Mme Mogherini, citée par un communiqué. Il était un "fervent avocat d'une Fédération russe moderne, prospère et démocratique, ouverte sur le monde", lui a-t-elle rendu hommage. "L'Union européenne attend des autorités russes qu'elles conduisent une enquête complète, rapide et transparente" pour "mener rapidement les coupables devant la justice", a ajouté Mme Mogherini.

"La chancelière Angela Merkel est consternée par le meurtre lâche de l'opposant politique russe Boris Nemtsov", selon un communiqué de la chancellerie diffusé samedi. "Elle (...) enjoint le président russe Vladimir Poutine à s'assurer que cet assassinat soit élucidé et que les auteurs rendent des comptes". La dirigeante conservatrice a souligné "le courage de l'ancien vice-Premier ministre, qui n'a cessé d'exprimer publiquement ses critiques à l'égard de la politique gouvernementale", selon la même source.

"Le président de la République dénonce l'odieux assassinat de Boris Nemtsov, intervenu cette nuit à Moscou", déclare l'Elysée dans un communiqué, ajoutant : "Boris Nemtsov était un défenseur courageux et inlassable de la démocratie et un combattant acharné contre la corruption".

"Nemtsov était un fervent défenseur de la lutte contre la corruption et organisateur des marches pacifiques contre la guerre en Ukraine. Didier Reynders présente ses condoléances à ses proches, ainsi qu'au peuple russe qui a perdu un de ses plus ardents défenseurs de ses droits et libertés", indique-t-il par voie de communiqué. Le chef de la diplomatie belge demande la mise en place d'une enquête impartiale qui "permettra de découvrir la vérité et de juger le(s) coupable(s)".

Réactions russes

À Moscou, les réactions atterrées se multiplient : "C'est une terrible tragédie pour tout le pays", a réagi aussitôt l'ancien ministre des Finances de Vladimir Poutine, Alexeï Koudrine. L'un des compagnons de Boris Nemtsov dans l'opposition, l'ancien Premier ministre de Vladimir Poutine Mikhaïl Kassianov a estimé que cet assassinat était "le prix à payer pour le fait que Boris s'est battu pendant des années pour que la Russie devienne un pays libre et démocratique. Au XXIe siècle, en 2015, un chef de l'opposition a été tué sous les murs du Kremlin. Cela dépasse l'imagination", a-t-il déclaré aux journalistes présents sur les lieux.

Le président ukrainien Petro Porochenko a lui aussi réagi : "Boris Nemtsov était un pont entre l'Ukraine et la Russie, et ce pont a été détruit par les coups de feu d'un assassin. Je pense que ce n'est pas par hasard", a-t-il écrit sur Facebook.

Seule note discordante, un responsable du parti communiste russe, Ivan Melnikov, a estimé qu'il s'agissait d'une "provocation sanglante (...) destinée à relancer l'hystérie antirusse à l'étranger", dans une déclaration citée par Ria Novosti.

Boris Nemtsov devait participer samedi à une manifestation de l'opposition dans un quartier excentré de Moscou. Un responsable de la manifestation, Leonid Volkov, a annoncé que celle-ci était annulée et remplacée par une marche à la mémoire de l'opposant assassiné dans le centre de la capitale.

Les autorités de la ville de Moscou ont autorisé samedi l'opposition à organiser dimanche une marche à travers le centre de la capitale russe. "Nous avons donné notre accord pour cet événement", a déclaré à l'agence Ria Novosti un responsable de la ville de Moscou, Alexeï Maïorov, précisant que la route empruntée par la marche traversera le Grand Pont de pierre, où l'opposant a été abattu. La marche pourrait rassembler jusqu'à 50 000 participants.

"Je partage sincèrement le malheur qui vous frappe", a déclaré Vladimir Poutine.

Le président russe Vladimir Poutine a affirmé samedi, au lendemain de l'assassinat de l'opposant Boris Nemtsov, que "tout sera fait pour que les organisateurs et exécutants de ce crime lâche et cynique reçoivent le châtiment qu'ils méritent". "Boris Nemtsov a laissé son empreinte dans l'histoire de la Russie, dans la vie politique et celle de la société. Il a toujours ouvertement et honnêtement exprimé ses positions", a déclaré le président russe dans un message de condoléances à Dina Eidman, la mère de Boris Nemtsov. "Je partage sincèrement le malheur qui vous frappe", ajoute M. Poutine.

"Un attentat planifié"

L'assassinat en plein centre de Moscou a été "minutieusement planifié", ont estimé samedi les enquêteurs russes. "Il ne fait aucun doute que ce crime a été minutieusement planifié, tout comme le lieu choisi pour le meurtre", sur le Grand pont de pierre, juste à côté du Kremlin, a écrit le Comité d'enquête russe dans un communiqué. "Selon toute vraisemblance, l'arme qui a été utilisée est un pistolet Makarov", une arme de poing utilisée par les forces de police et l'armée russe et par conséquent très répandue, poursuit le communiqué.

Les enquêteurs ont ainsi retrouvé sur les lieux du meurtre six douilles de munition de calibre 9 mm, mais qui proviennent de différents fabricants, ce qui rend plus difficile de trouver leur origine.

"Boris Nemtsov se rendait avec sa compagne à son appartement, qui est situé non loin du lieu des faits. Il est évident que les organisateurs et les auteurs de ce crime étaient informés de son trajet", a conclu le Comité, chargé de l'enquête.

Selon le communiqué, les témoins du meurtre ont déjà été interrogés par les enquêteurs.

Parcours d'un radical au Kremlin

L'ancien vice-Premier ministre russe Boris Nemtsov incarnait la génération des jeunes réformateurs des années 1990 avant de devenir un virulent critique du président Vladimir Poutine, qu'il comptait défier à nouveau dimanche en manifestant.

Boris Nemtsov avait notamment été l'un des chefs de file de la vague de contestation sans précédent qui avait marqué en 2011-2012 la campagne électorale de Vladimir Poutine, alors candidat pour un troisième mandat de président. Plusieurs fois interpellé par les forces de l'ordre lors de manifestations, il avait aussi subi des perquisitions et été mis sur écoute, sans jamais cesser de dénoncer la corruption de ce qu'il appelait le "système oligarchique" du Kremlin.

Le teint toujours bronzé, les cheveux en brosse, l'air séducteur malgré de grands yeux noirs pochés de cernes, Boris Nemtsov, physicien de formation, avait commencé sa carrière peu avant l'effondrement de l'URSS, élu en 1990 au Soviet suprême, le Parlement soviétique. Après avoir été gouverneur de la région de Nijni-Novgorod, à 400 km à l'est de Moscou, il avait entamé une ascension fulgurante sous la présidence de Boris Eltsine, sous lequel il avait incarné la génération des jeunes ministres réformateurs de la Russie post-URSS.

De mars 1997 à août 1998, il avait obtenu le poste de vice-Premier ministre chargé du secteur énergétique et des monopoles, secteur très convoité, ce qui lui valait d'être régulièrement dénoncé par le Kremlin comme un homme politique lié aux oligarques ayant profité de la vague de privatisations des années 1990.

Très proche de Eltsine

Boris Eltsine, dont il était très proche, avait envisagé un temps d'en faire son dauphin, avant de lui préférer le chef du FSB (ex-KGB) Vladimir Poutine. Limogé en août 1998, Boris Nemtsov bascule dans l'opposition lorsque son rival devient président. Aux législatives de 1999, l'opposant est élu à la Douma (chambre basse du Parlement) et rejoint le parti libéral SPS, dont il dirige une fraction qui se distingue par ses critiques virulentes envers Vladimir Poutine.

Son opposition au pouvoir se fait de plus en plus tranchante après les élections législatives de 2007, qu'il dénonce comme "les plus malhonnêtes de l'histoire de la Russie".

Un an plus tard, en 2008, après avoir échoué à se présenter à l'élection présidentielle comme candidat unique d'une opposition affaiblie par sa disparité, il décide de créer le mouvement Solidarnost, sous l'égide de l'opposant et ex-champion d'échecs Gary Kasparov. Mais c'est surtout aux côtés d'Alexeï Navalny, un autre opposant des plus déterminés à Vladimir Poutine, que Boris Nemtsov s'affichera comme figure de proue des manifestations qui ont secoué Moscou pendant l'hiver 2011-2012.

Après la réélection de Vladimir Poutine au Kremlin en mai 2012, il a continué à dénoncer les dépenses jugées excessives du président et la corruption, notamment lors des Jeux olympiques d'Hiver à Sotchi (sud).

L'influence de ce vétéran de l'opposition, très présent sur les réseaux sociaux, semblait cependant diminuer au profit d'une nouvelle génération d'opposants incarnée par Alexeï Navalny, de 17 ans son benjamin. C'est d'ailleurs avec lui qu'il avait appelé à la tenue dimanche d'un vaste rassemblement de l'opposition pour dénoncer la mauvaise gestion par le Kremlin de la grave crise économique que traverse la Russie en raison des sanctions occidentales et de la chute des prix du pétrole.

Son testament politique, à l'antenne trois heures avant sa mort

A l'antenne d'une radio moscovite trois heures à peine avant sa mort, l'ancien ministre Boris Nemtsov, virulent critique du Kremlin, appelait les auditeurs à manifester dans un discours enflammé sur l'Ukraine et le président Vladimir Poutine, signant là son testament politique. Vendredi, pendant 45 minutes, la voix grave, le ton sérieux, l'opposant a présenté ses propositions pour "changer la Russie", n'hésitant pas à couper ses interlocuteurs, deux journalistes de la radio Ekho Moskvy qui tentent sans succès de le dérider.

Sans surprise, la marche anticrise qu'organisait Boris Nemtsov dimanche dans la banlieue moscovite et qui s'est transformée depuis sa mort en un appel à manifester dans le centre de Moscou, occupe une place de choix dans l'interview, qui ressemble parfois davantage à un monologue comme lui reproche l'une des journalistes.

"Cette marche demande l'arrêt immédiat de la guerre avec l'Ukraine, elle exige que (le président russe Vladimir) Poutine cesse son agression", rappelle Boris Nemtsov, qui livre ensuite sa position sur la grave crise économique que traverse la Russie. "La cause de la crise, c'est l'agression (de l'Ukraine), qui a été suivie des sanctions, puis des fuites de capitaux, tout ça à cause de l'agression insensée contre l'Ukraine que mène Poutine", dénonce celui qui, comme Kiev et les Occidentaux, assure que Moscou a envoyé des troupes soutenir les séparatistes prorusses dans l'est du pays, ce que le Kremlin a toujours démenti.

Lorsqu'une journaliste évoque la Crimée, péninsule ukrainienne rattachée à la Russie en mars après un référendum, et assure que la population souhaitait rejoindre la Russie, l'opposant tranche d'un ton catégorique, résumant en deux mots toutes ses convictions : "La force de la loi". "La population voulait vivre en Russie, j'en conviens. Mais la question est ailleurs : il ne faut pas faire selon ses volontés, mais selon la loi et il faut respecter la communauté internationale", soutient-il.

Mettre les hommes politiques corrompus devant les tribunaux, couper de moitié le budget militaire et augmenter celui de l'éducation... Les propositions se succèdent, mais Boris Nemtsov n'est pas dupe : "L'opposition n'a pas beaucoup d'influence sur les Russes actuellement", explique-t-il.

RTBF avec AFP

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