L'ONU a 75 ans : quel est son bilan ? Et quel est son avenir ?

Charles Michel à la tribune de l'assemblée générale des Nations Unies lors de la 74ème édition, 2019.
Charles Michel à la tribune de l'assemblée générale des Nations Unies lors de la 74ème édition, 2019. - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

L’ONU a 75 ans. Un long parcours initié à l’issue du deuxième conflit mondial sur une volonté, partagée sur la scène internationale, de ne pas voir se rééditer une conflagration de l’ampleur de 14-18 et de 40-45. Alors, après les deux premières décennies du nouveau millénaire, quel est le bilan que tirent des professeurs d’université, observateurs professionnels de l’actualité internationale ?

 

 

Organisation des Nations Unies : succès ou échec ?

Olivier Corten est professeur de droit international à l’ULB. Pour lui, la question du succès ou de l’insuccès de l’organisation des Nations Unies est avant tout une question de point de vue :

"Quand on parle de succès ou d’échec, ça dépend évidemment des attentes qu’on peut avoir de l’organisation. Et ça, il faut bien le comprendre. Ça a été, dès l’origine, l’ambivalence de l’ONU. C’est que d’un côté, on peut la voir comme une espèce d’incarnation de la communauté internationale qui va dorénavant régler tout ce qui se passe dans le monde et faire respecter le droit et la justice. C’est une conception un peu, disons, idéaliste. Ou alors on voit l’ONU tout simplement comme un rassemblement d’États qui ont leurs intérêts propres, qui poursuivent leur politique et qui agissent de manière un peu plus coordonnée. Mais c’est une organisation qui aurait une autonomie très, très faible.

Si on se place dans une perspective idéaliste, on va voir évidemment beaucoup d’échecs et beaucoup de problèmes. Si on se place dans une perspective, disons, plus réaliste, dans le sens que cela renvoie à la réalité des rapports de force, on va avoir tendance à finalement considérer qu’il n’y a pas tellement d’échecs, que c’est tout simplement parce qu’il ne faut pas trop en attendre.

Si l’on prend la charte de l’ONU, il y a deux grands axes qui en ressortent. D’abord la paix, parce que l’organisation des nations unies, son but essentiel, premier et tout à fait explicite, c’est d’éviter une troisième guerre mondiale. Ce qui est difficilement contestable, c’est que même s’il y a toute une série de conflits qui subsistent dans le monde, il n’y a pas eu véritablement de troisième guerre mondiale, comparable à ce qu’on a connu, au XXe siècle. Donc, de ce point de vue là, c’est vraiment le minimum que l’on pouvait attendre de l’ONU, on peut dire que ce minimum est quand même atteint".

Une action discrète mais non moins efficace

Michel Liégeois, professeur de relations internationales à l’UCL, insiste aussi sur le travail en coulisse de l’organisation, moins sous les feux des projecteurs internationaux, mais tout aussi efficace : "Il y a une multitude de petits conflits qui ne sont pas vraiment de grandes guerres qui opposent des grandes puissances. Toute une série de ces microconflits sont résolus chaque année par les instruments des Nations unies, le département des affaires politiques, qui dispose d’un réservoir de médiateurs qui prennent l’avion à partir de New York et qui vont négocier ou aider à résoudre des petits différends frontaliers. Ça peut être, par exemple, une querelle d’accès à des zones de pêche. Cela peut prendre de multiples formes, mais ces microconflits, s’ils n’étaient pas résolus, pourraient dégénérer, à force de ne pas être résolus, et aboutir à des conflits armés de taille. […] Mais ça, on n’en parle pas. Selon le bon vieil adage, on ne parle que des trains qui déraillent, pas des trains qui arrivent.

Les Casques bleus, comme la partie la plus visible de l’action de l’ONU en matière de maintien de la paix. Avec, évidemment, un bilan contrasté. On connaît les grands échecs la Bosnie, la Somalie, le Rwanda, bien entendu, mais aussi toute une série d’opérations qui ont relativement bien fonctionné, que ce soit en Angola, au Salvador, au Mozambique, avec des guérillas qui se sont terminées".

Michel Liégeois poursuit sur ces engagements internationaux qui ne seraient, à défaut d''ONU, pris par personne : "L’ONU a accompagné la mise en place d’un plan de paix et de situations intermédiaires. Des opérations de maintien de la paix qui sont présentes sur le terrain depuis des décennies. On a des Casques bleus sur la frontière entre l’Inde et le Pakistan depuis la fin des années 40. On en a à Chypre depuis plus de 30 ans. Si le conflit n’est pas résolu, ce sont les diplomates et les responsables politiques qui ne parviennent pas à se mettre d’accord qui en ont la responsabilité. Et pendant toutes ces années, l’ONU parvient à faire en sorte que, quand même, on ait un dispositif sur le terrain qui évite une reprise du conflit, qui évite la tentation de résoudre une fois pour toutes ce conflit par la force que pourrait avoir l’une des parties. Et ça, personne d’autre ne peut le faire. Si l’ONU n’existait pas, qui aurait placé des soldats comme ça pour s’interposer pendant des décennies ? C’est évident que personne ne le ferait et même des organisations régionales. Donc, on voit bien là que l’ONU est capable de faire des choses qui ne sont pas spectaculaires. C’est souvent assez frustrant. On leur fait rarement le crédit, mais personne d’autre ne le fait".

Un multilatéralisme en berne ?

Depuis quelques années, l’influence de l’ONU semble en recul. Le programme alimentaire mondial est sous-financé, les Etats-Unis se sont retirés du traité sur le climat ou encore celui sur le nucléaire iranien. Un mouvement, selon Olivier Corten, relativement récent : "À mon avis, c’est quelque chose qui s’est décidé au tournant du siècle, après peut-être une brève période dans les années nonante, qui marquait la fin de la guerre froide. L’ONU, disait-on, était l’architecte et la structure du nouvel ordre mondial. Ça a duré quelques années, dans les années nonante, mais à partir du 11 septembre, on a eu une espèce de repli souverainiste où les États, au nom de la lutte contre le terrorisme, de la défense de leur propre sécurité, se sont repliés sur, finalement, des valeurs plus nationalistes et qui ont, dans cette perspective-là, remis en cause, en particulier récemment, des institutions et aussi des traités".

Au profit des plus pauvres

Michel Liégeois souligne également que l’action de l’ONU a une portée particulière pour les pays les plus pauvres de la planète : "Il faut rappeler que ceux qui profitent le plus de l’action de ces organismes, ce sont comme les pays les plus pauvres. L’Amérique, qu’il y ait ou pas l’OMS, la santé ne va pas connaître de changements fondamentaux. Maintenant, si vous allez au Sahara, au Sahel, en Somalie ou dans d’autres lieux où, en fait, il n’y a rien d’autre comme système de santé, à peu de chose près, que ce qui est pris en charge par les ONG et par l’OMS et par des actions internationales, ils sont complètement dépourvus d’infrastructures et d’experts.

Si vous supprimez l’OMS, ou si vous coupez les vivres à l’OMS comme Donald Trump l’a fait, en réalité, ce sont ces Etats, qui sont sanctionnés. Parce qu’eux dépendent en très grande partie de l’action de ces agences et en particulier aussi les populations les plus fragiles, donc les personnes déplacées qui sont dans des camps de déplacés, etc. Ce sont les plus pauvres et les plus fragiles qui ont le plus besoin de l’ONU, des agences. Et donc, lorsque les grandes puissances critiquent cela, c’est un peu difficile à entendre. Parce qu’évidemment, pour les Etats-Unis, que l’ONU existe ou pas, ça ne change pas grand-chose".

Antonio Guterres : Secrétaire Général des Nations Unies, sujet du JT du 6 octobre 2016

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