L'Invitée de Matin Première: Roumiana Ougartchinska

RTBF
RTBF - © RTBF

Inacceptable ! La République tchèque qui préside l'Union européenne dénonce la chute brutale des livraisons de gaz de la Russie vers plusieurs pays d'Europe centrale, conséquence du conflit entre l'Ukraine et la Russie. Quelles sont les origines de ce conflit. L'Europe s'est-elle mise à l'abri d'une trop grande dépendance? Benoit Patris reçoit ce matin Roumiana Ougartchinska, auteur de "Guerre du gaz, la menace russe", paru aux éditions du Rocher. Posez vos questions sur cette page ou sur le répondeur de l'émission au numéro 070/22.37.37.

BP : Bonjour Roumania Ougartchinska ! - Bonjour ! BP : Le lapsus vient presque naturellement à l'esprit les tsars ou les stars du gaz ? - Oh les tsars, plutôt je crois. Nous sommes en face de deux tsars. L'un de Russie et l'autre d'Ukraine et ce sont des confrontations et des rivalités qui durent depuis des siècles. Il n'y a qu'à relire Taras Boulba de Gogol, pour se rappeler à quel point, dans cette petite Russie, comme on l'appelait à l'époque il y a eu des moments de tensions ineffables, qui aujourd'hui se développent sur fond d'hydrocarbure. BP : Sans refaire toute l'histoire comment en est-on arrivé là : les livraisons de gaz à l'Ukraine interrompues depuis le 1er janvier et aujourd'hui, beaucoup de pays européens touchés par cette crise ? - On en est arrivé là parce que durant toute l'année 78, Kiev et Moscou ne sont pas parvenues, je dirais, pour la énième fois, à s'entendre sur d'un côté les prix du gaz vendu par la Russie à l'Ukraine, et de l'autre côté sur les prix du transit du gaz, que l'Ukraine facture à Moscou. On n'arrive pas à s'entendre sur cette affaire depuis de longues années et c'est un différend, je dirais, qui dure depuis l'éclatement de l'URSS et il y a eu précédemment des coupures de gaz que la société russe de gaz Gazprom a pratiqué vis-à-vis de l'Ukraine, en 92-93 à deux reprises 98 mais nous n'en n'avions pas entendu parler jusqu'à ce grand conflit de 2006 dont nous voyons un remake important aujourd'hui, toujours pour les mêmes raisons. BP : C'est vraiment un remake de 2006 ? - Absolument ! Ce sont absolument les mêmes causes. Donc on ne s'entend pas sur les prix d'un côté. De plus, les Ukrainiens sont très endettés vis-à-vis des Russes et vis-à-vis de Gazprom. Ils ne payent pas leurs factures de gaz et ceci depuis très, très longtemps. Donc en bout d'année, les Russes les sommes de payer. En réponse, ils disent : bien et à ce moment-là, nous allons augmenter nos tarifs de transit. Moscou répond : nous aussi nous allons augmenter nos tarifs. La surenchère monte chaque année et chaque année nous sommes dans la même configuration. On y a échappé très, très peu, au cours de l'année 78, Iouchenko a dû se rendre en personne à Moscou, pour négocier avec Poutine, en tête-à-tête, et à dix minutes de l'heure fatidique, ils ont réussi à se dire que finalement ils allaient négocier. Mais ils ont négocié toute l'année sans trouver d'accord, à nouveau. BP : On a un peu l'impression que cet un jeu : je te tiens, tu me tiens par la barbichette chacun ayant des moyens de pression sur l'autre ? - Tout à fait ! La seule différence c'est que depuis 2006, et bien ce conflit s'internationalise. Pourquoi ? Parce que l'Ukraine qui est un pays où il fait très, très froid quand même, beaucoup plus froid qu'il ne le fait ici en Europe, en ce moment, a besoin de chauffer ses maisons, de faire fonctionner son industrie. Or, c'est le sixième plus gros consommateur d'énergie. Il consomme plus de gaz que l'Allemagne, dans l'échelle des consommateurs de gaz et il ne peut pas faire autrement que de créer des quantités, pour assurer le minimum. Ces quantités se répercutent évidemment, sur l'approvisionnement européen et l'Ukraine le fait savoir. L'Ukraine le fait savoir parce que de cette façon-là, elle s'attire aussi les sympathies occidentales face à Moscou, avec qui elle a des relations très, très tendues, très difficiles et d'autant plus difficiles depuis qu'elle a déclaré ses sympathies pro-occidentales et qu'elle souhaite adhérer à l'OTAN ce qui véritablement chatouille l'ours russe à qui cela déplaît terriblement. BP : Alors chacun se rejette la responsabilité de ce qui se passe au-delà de l'Ukraine, c'est-à-dire vers les pays de l'Europe et notamment de l'Europe centrale. Qui est responsable finalement, si on peut le savoir, de cet affaiblissement des approvisionnements, du côté de l'Europe, notamment de l'Europe centrale ? - Ecoutez, personne Il est évident qu'à partir du moment où vous mettez dans les tuyaux une quantité de gaz qui n'est pas suffisante et que chacun prélève sur le tracé, en bout de tube, vous allez avoir des problèmes. C'est un problème commercial qui touche l'Ukraine et la Russie, et effectivement, il est assez inadmissible qu'il déborde sur les autres clients, qui eux payent leurs factures. Sans oublier que les prix qui sont pratiqués vis-à-vis de l'Ukraine depuis des décennies, sont largement en-dessous du niveau des prix marchés, des prix européens, des prix payés par des pays comme l'Allemagne, la France ou l'Italie, sur le gaz. En 2005, par exemple, le prix du 1000 m³ de gaz, puisque c'est l'unité de mesure, était facturé à l'Ukraine 50 $ contre 230 au niveau européen. Et cela continue. Donc évidemment, l'Ukraine ne peut pas payer un doublement de facture, puisque l'Ukraine est un pays qui a difficilement vécu sa transition. Elle a été vraiment secouée par de gros problèmes de corruption, notamment aux intermédiaires dans le gaz, qui ont fait des fortunes et l'Ukraine ne peut pas s'en sortir toute seule. Donc soit on l'aide à payer, soit on la somme de payer. Il n'y a pas d'autres solutions. BP : Gazprom en Russie, est-ce que c'est un Etat dans l'Etat en quelque sorte le bras économique armé, de Moscou sur la scène internationale ? - Je dirais que Gazprom c'est l'Etat et l'Etat est Gazprom. Sans Gazprom, pas de Russie. L'ancien patron de Gazprom Viafilev avait l'habitude de dire : quand Gazprom va bien, la Russie va bien et cela dure depuis le tout début de la Russie. Le Gazprom est issu de l'ancien Ministère de l'Industrie et de la Production de gaz, devenu Gazprom. Le patron de cette entité est devenu Premier Ministre. Il s'agit de Monsieur Tchernomienzin Dès le début des années 90, ça a été très, très longtemps le Premier Ministre de Eltsine. Donc le jeu de chaises musicales que nous avons vu dernièrement avec Monsieur Medvedev, numéro deux de Gazprom, devenant Président de Russie, on l'a déjà connu par le passé. Il y a une fusion entre Gazprom et l'Etat russe. Pourquoi ? Parce que sans Gazprom ont ne remplit pas les caisses de l'Etat et c'est un élément essentiel pour la stabilité économique du pays et par conséquence, pour la paix sociale. BP : On a dit qu'une part importante de ce gaz russe arrivait en Europe occidentale. Certains craignent aujourd'hui avec la vague de froid que nous connaissons : -21° cette nuit que les approvisionnements dans les semaines,  les jours qui viennent, soient difficiles en Europe occidentale ? - Ce sera difficile, quoique l'Europe occidentale dispose de réserves très importantes. Il y a des stockages souterrains de gaz qui existent en Allemagne, il en existe également en Belgique. D'ailleurs Poutine avait essayé de négocier avec la Belgique pour faire de ce pays le site du stockage de gaz en Europe. Ca ne s'est pas fait mais il existe des réserves qui vont permettre de tenir pendant un certain temps. Je pense que cela va permettre de passer la période des grands froids, mais il se peut qu'avec une prolongation de ce conflit, nous connaissions de véritables problèmes. BP : Est-ce que cela montre la dépendance de l'Europe, vis-à-vis du gaz russe. D'après certains, oui, d'après d'autres, non qui disent que finalement 6 ou 7% seulement, de la consommation européenne dépendraient du gaz russe ? - Alors, non nous dépendons du gaz russe et nous dépendons du gaz russe fortement. D'abord parce que l'Union européenne importe beaucoup de sa consommation. Elle importe 1/3 de sa consommation et sur cette proportion, 40% de l'importation de l'Union européenne, de l'Union à 27 provient de Russie. C'est du gaz russe qui est consommé. Or la demande en gaz va croissante : de 2,5% par an, contre 2,2 pour le pétrole. Donc c'est une demande qui augmente beaucoup plus rapidement. Nous en aurons besoin de plus en plus et notre consommation va doubler d'ici 2030 et la proportion de gaz russe exporté peut passer de 40% à 70%. Donc nous sommes dépendants du gaz russe, nous ne pouvons pas faire sans ça c'est une évidence. Après, pourquoi ? Et bien parce que ce sont des accords qui ont été passés à partir de années 70. L'Europe occidentale a souhaité diversifier sa consommation en hydrocarbures, à cause des chocs pétroliers et elle s'est tournée vers l'ex-URSS pour passer des contrats qui étaient très avantageux pour l'Europe occidentale, à l'époque. BP : Roumania Ougartchinska une dernière question à propos de cette dépêche qui nous parvient à l'instant et qui nous annonce que la compagnie ukrainienne Naftograz affirme que la Russie a fermé toutes les vannes des gazoducs qui desservent l'Europe, via l'Ukraine. Est-ce que ça vous paraît crédible ? - Ecoutez non parce que la Russie n'a aucun intérêt à faire cela. Dans chaque affaire, vous savez, il faut se poser la question : à qui profite le crime, qui a intérêt dans cette affaire. Les Russes n'ont absolument pas intérêt à faire cela car sinon les caisses de l'Etat vont se vider d'une façon vraiment tragique pour la Russie. En 2006, en une journée, Gazprom avait perdu 25 millions de dollars à cause des coupures de gaz et de la baisse d'approvisionnement de ses clients européens. Ce sont des contrats extrêmement importants pour la Russie. Je vous rappelle : les hydrocarbures c'est 70% du budget russe et véritablement je ne vois pas l'intérêt de la Russie de procéder à cela. C'est une annonce qui est faite par Naftogaz. Attendons de savoir ce qu'en dit Gazprom. Je mettrais pour l'instant « cette information ». BP : On la vérifiera d'ici 08H40, lors de Questions Public. Merci Roumania Ougartchinska d'avoir été notre invitée de matin. On vous retrouve tout à l'heure. PC : Oui, pour poser vos questions 070 22 37 37 ou matinpremière.be.   

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK