L’Histoire Continue : 20 ans après la mort de Massoud, le retour des talibans et des djihadistes ?

Il y a tout juste vingt ans, le Commandant Massoud, icône de la résistance contre les talibans était assassiné dans les montagnes du nord de l’Afghanistan. Deux hommes recrutés par Al-Qaïda, deux Tunisiens munis de passeports belges ont fait exploser une caméra piégée.

Avec 20 ans de recul, l’événement marque le début d’un cycle de violence : attentats du 11 septembre, Guerre d’Afghanistan, puis chute de Kaboul et reprise par les talibans, cet été. 

9 septembre 2001. Il va être midi. L’automne arrive - encore doux - sur les pentes rouges des montagnes qui entourent le village de Khadja Bahauddin, tout au nord de l’Afghanistan. Dehors, les hommes montent à cheval le long de la rivière. Le soleil rentre par les fenêtres d’une petite guesthouse.

A l’intérieur, le commandant Massoud est assis. Il n’a qu’un quart d’heure à consacrer aux deux journalistes marocains, venus jusque dans le Nord, jusqu’à la frontière tadjikhe, pour lui parler. Il doit rapidement partir sur la ligne de front. Là où ses hommes, les hommes de l’Alliance du Nord, se battent contre les Talibans. La caméra ne tourne pas encore. Massoud n’aime pas les interviews, mais il a accepté celle-ci parce que - bien que musulman - il a besoin de soigner son image dans le monde arabe.

Alors il dit au cameraman, sûr de lui : "Allumez la caméra." Le journaliste pose sa première question, en anglais : "Quelle est la situation en Afghanistan ?" L’homme qui traduit a à peine le temps d’ouvrir la bouche. Un souffle traverse la pièce. Un feu bleu envahit l’espace.

Dans les rédactions, le lendemain, la situation n’est pas très claire : Le Lion du Panshir vient-il d’être tué ? Ce chef de guerre, icône de la lutte contre les Talibans est-il mort ? Ou est-il simplement blessé ? Le cameraman portait une ceinture explosive. Il n’est d’ailleurs pas cameraman. Son compagnon n’est pas journaliste, non plus. Tous deux sont - en réalité - tunisiens et leurs passeports sont belges et ils sont membres d'Al-Qaïda.

Depuis 1996, l’Afghanistan est tenu par les Talibans qui prônent un Islam fondamentaliste et rigoriste. Ils ont notamment été financés par la CIA (les services secrets américains) via le "Programme afghan". Pour les Américains, les extrémistes religieux sont un rempart naturel contre le communisme et les volontés d’expansion de l’URSS”. En 2001 les Talibans sont arrivés au pouvoir depuis 5 ans, et ont mis en place un régime religieux très strict, surtout pour les femmes, avec à sa tête le Mollah Omar.

En 2001, la présence d'Al-Qaïda en Afghanistan est à son maximum

Sur les terres afghanes, il y a donc le régime taliban. Et il y a Al-Qaïda, la mouvance djihadiste à laquelle sont affiliés les assassins de Massoud. Ils ont été recrutés en Belgique, et sont installés depuis plusieurs mois à Jalalabad. La Ville des Élus. Là, se dressent des maisons offertes par Oussama Ben Laden, milliardaire saoudien, chef de file d'Al-Qaïda, à ses meilleurs combattants.

“Il faut bien réaliser qu’au moment où l’assassinat de Massoud a lieu, la présence d’Al-Qaïda, ce phénomène de jihadistes internationaux, venus de plein de pays différents, concentrés dans des camps en Afghanistan, est au maximum de son importance, explique Niclas Gossett, chercheur en relations internationales à L’Ecole Royale Militaire. Cela représente probablement 10 000, 12 000 hommes très aguerris qui ont institué une sorte d’entité indépendante à l’intérieur de l’émirat taliban. Ils bénéficient du sanctuaire afghan mis en œuvre par les talibans, et de leur hospitalité. Ils soutiennent militairement les Talibans dans des commandos d’élite. Ils font les opérations les plus fortes.”

L’assassinat du Commandant Massoud est une de ces missions. Al-Qaïda exécute, le crime profite aux Talibans, qui voient s’affaiblir encore la résistance à leur régime.

Deux jours après la mort de Massoud, les attentats du 11 septembre

Résultat : les troupes de l’Alliance du Nord ont perdu leur chef. Les Talibans sont plus que jamais en place en Afghanistan. Les Jihadistes d’Al-Qaïda - eux aussi - y sont bien implantés. Voilà l’état de la situation le 10 septembre 2001. Le lendemain, le 11 septembre, le monde va basculer dans une nouvelle réalité, avec les attentats du World Trade Center. La ville de New-York vit l’acte terroriste le plus meurtrier jamais perpétré.

Après ce mardi matin-là, 2977 personnes vont perdre la vie. Immédiatement après les attentats du World Trade Center, tous les regards se tournent vers l'Afghanistan. Là où se cache Ben Laden, sous la protection des talibans. S'engage alors une sorte de conversation entre américains et talibans par médias, par médias interposées. Les talibans ne veulent lâcher ni Ben Laden, ni Al-Qaïda. Les 7 octobre 2001, les Etats-Unis lancent les premières frappes aériennes sur Kaboul.

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Un drapeau américain flotte dans les décombres du World Trade Center, après les attentats du 11 septembre © AFP PHOTO/US NAVY/PRESTON KERES

En Afghanistan, personne n'avait entendu parler du World Trade Center

A l’époque, Hadja Lahbib est journaliste au journal télévisé de la RTBF. Elle est envoyée au Pakistan, à Peshawar. Proche de la frontière afghane. "Et là, on voit arriver les premiers réfugiés qui fuyaient. Ce qui m’a marqué, c’est leurs interrogations. Beaucoup se demandaient qui les bombardaient. Certains pensaient que c’étaient les Russes. Ça dit beaucoup de la compréhension des enjeux globaux dont sont victimes ces populations afghanes depuis plusieurs décennies. Il y avait un fossé entre eux et nous, journalistes venus du monde occidental, abreuvés de toutes ces images, abreuvés du 11 septembre. Beaucoup des Afghans qu’on rencontraient n’avaient jamais entendu parler du World Trade Center, ou même de Ben Laden". Hadja Labib le raconte aujourd’hui : à l’époque, il n'y a aucun soulagement de la population à voir les Talibans boutés hors du pouvoir. 

Les Américains bombardent les positions des Talibans et d’Al-Qaïda et pendant ce temps-là, l’Alliance du Nord descend à cheval depuis les montagnes du nord de l’Afghanistan

Une drôle de guerre s’engage. Une guerre à deux vitesses, explique Nicolas Gosset. Entre octobre 2001 et décembre 2001, les Américains bombardent les positions des Talibans et d’Al-Qaïda. Pendant ce temps-là, "l'’Alliance du Nord descend à cheval depuis les montagnes du nord de l’Afghanistan avec tous ces seigneurs de guerre aux passés parfois difficiles. Certains ont été des bouchers pour les populations afghanes. Donc, on a ces hommes  qui descendent sur les villes et qui reprennent le pouvoir à Kaboul (ndlr avec le soutien des Américains). Ceux qui ont repris le pouvoir aux Talibans pouvaient aussi faire peur à la population afghane".

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AFGHANISTAN-US ATTACKS-ENDURING FREEDOM-SOLDIERS-MASSOUD © (Photo by JIMIN LAI / AFP

Décembre 2001, Kaboul tombe. L’administration Bush veut punir, se venger des attentats du 11 septembre. Et puis en 2003-2004, il faut bien se poser la question : que faire de l’Afghanistan ? C’est à ce moment-là, raconte Nicolas Gosset, que s’installe “cette idée de la construction d’un État afghan, de transformation de l’Afghanistan qui va évoluer vers -presque- la volonté de construction d’un modèle démocratique. On essaie de faire un État-nation démocratique. Ce que aujourd’hui - et c’est le grand paradoxe de l’Histoire - le Président américain Joe Biden nie. Pourtant, il a fait partie d’une administration Obama dont le projet était la construction d’un État-nation afghan”.

Vingt ans plus tard, l'échec de l'Etat-nation afghan

Vingt ans plus tard, il n’y a pas d'État-nation en Afghanistan. Pas de démocratie à l’Occidentale. Et les talibans ont refait leur retour à Kaboul. Hadja Labib observe ce retour avec inquiétude. “Il y a une continuité, mais ils sont différents : ils tweetent, ils parlent anglais, ils ont appris à communiquer. Il y a une évolution mais peut-être pas dans l’Islam et les valeurs qu’ils prônent. Les premiers signaux envoyés ne sont pas rassurants” .

D’autant plus que les talibans tiennent les territoires afghans beaucoup plus largement qu’ils ne les tenaient à l’époque de leur chute, il y a 20 ans. Comme un retour à la case départ, en pire.

Inévitablement, dans toute l’histoire contemporaine quand un Etat est effondré, il y a le risque que des forces jihadistes viennent se greffer

 

Alors, il reste une dernière question. Puisqu’il y a 20 ans, l'Afghanistan était celui des Talibans et d’Al-Quaïda, celui d’un régime musulman rigoriste qui avait ouvert sa porte aux djihadistes, est-ce que l’Afghanistan de 2021 pourrait, à nouveau être une base arrière pour le terrorisme international ?

Pour Nicolas Gosset, la crainte est là, indubitablement. "Inévitablement, dans toute l’histoire contemporaine quand un Etat est effondré, il y a le risque que des forces jihadistes viennent se greffer, profiter de la situation pour constituer des nouveaux sanctuaires. Effectivement, il y a la présence de filiales de l’Etat Islamique dans la région dont on voit qu’elles sont capables de frapper durement jusque dans Kaboul. Si on devait avoir une décomposition des différentes factions talibanes, qui attire d’autres forces djihadistes, on risque d’avoir une nouvelle spirale de violence et de guerre civile qui se met en place  ”

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