L'explosion de missiles sur une base militaire russe relance-t-elle la course à l'armement nucléaire ? 3 questions à Bruno Hellendorf

Moscou a confirmé ce mercredi que l’explosion à caractère nucléaire, qui a coûté la vie à 5 personnes jeudi dernier, était bien liée à des tests de "nouveaux armements". L’incident rapporté a eu lieu jeudi dernier sur une base de tir de missiles nucléaires dans le Grand Nord russe.

Mais le plus grand mystère plane encore sur les détails de l’explosion. Les médecins qui avaient été chargés de soigner les victimes sur place auraient été obligés de signer une clause de confidentialité sur les éléments ayant trait à l’explosion. L’inquiétude des habitants, mais aussi des organisations environnementales, a été croissante face au silence des autorités russes. Dans un premier temps, aucune déclaration ne précisant la nature de l’incident, alors que dans le même temps, Greenpeace alertait sur ses mesures de radiations dans la région, qui étaient vingt fois supérieures à la normale. L’agence russe de météorologie a publié mardi les taux de radioactivité qu’elle a mesurés, des chiffres qui montrent une augmentation anormale, mais qualifiée de temporaire par les autorités russes.

Mystère et inquiétudes

Mais quels étaient les armements concernés par cette explosion ? Après avoir reconnu, samedi dernier, le caractère nucléaire de l’explosion, les autorités russes ont admis début de cette semaine que l’accident était lié à des tests sur de nouveaux armements, et que les victimes de l’explosion fournissaient de l’ingénierie et un soutien technique pour "la source d’énergie isotopique" du moteur d’un missile en train d’être mis au point, selon les termes employés par l’agence nucléaire russe, Rosatom.

Cette affirmation confirme le discours tenu par Vladimir Poutine en février dernier. Le président russe y évoquait la mise au point de nouvelles armes "invincibles".

"Il faut rester prudent parce qu’on n’a que des informations très parcellaires, voire contradictoires, qui nous viennent de Russie, estime Bruno Hellendorf, chercheur au GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la paix et la sécurité). Mais il y a plusieurs spécialistes, notamment américains qui soulignent la possibilité que ces armements soient des missiles à propulsion nucléaire." Il s’agit d’un type de missile qui a été développé sur banc d’essai dès les années 50 et 60 aux Etats-Unis, ajoute-t-il, et c’est cette arme, améliorée par les Russes cette fois, qui serait qualifiée d'"invincible" par le président russe.

 

Bruno Hellendorf nous explique les enjeux de cette information.

Pourquoi ce missile est-il qualifié d’invincible ?

Bruno Hellendorf : "L’idée fondamentale est de disposer d’un moteur, un statoréacteur qui profite de la technologie nucléaire pour réchauffer des gaz. Concrètement, c’est un missile qui irait à des vitesses jusqu’à 3 fois la vitesse du son pour de très très longues périodes de temps, puisqu’il n’a pas besoin d’emmener du kérosène. À partir du moment où vous avez cette permanence, et cette vitesse, c’est très difficile pour une défense antimissiles de vous détecter et encore plus de vous abattre. Ce serait un pas qualitatif important mais qui aurait d’autres implications, autour des enjeux de radiations, qu’impliquerait une telle propulsion.

D’après ce qu’on sait, mais il plane encore un doute, le principe serait d’utiliser en effet un réacteur nucléaire qui ne soit pas protégé par une chape de plomb par exemple. Ça voudrait dire qu’il y aurait des radio-nucléïdes qui seraient diffusés dans la nature en permanence lors du vol d’un tel missile. Au plus longtemps il va voler, au plus il va accumuler de la radioactivité, et au moment où il s’écrase, ce serait un grand problème.

Et ce qu’on voit aujourd’hui, si tout cela se confirme, c’est également une technologie qui est très difficile à cacher dans son développement, parce que pour tester ce genre de missiles, il est difficile de s’en cacher. Ce qu’on voit c’est, à mon sens, un des symptômes d’une course aux armements qui a lieu à nouveau pour le moment entre les Etats-Unis et la Russie, et auxquels peuvent s’adjoindre à l’avenir d’autres acteurs, la Chine ou l’Inde par exemple."

Est-ce techniquement faisable, si on fait abstraction de la surenchère des déclarations ?

B. H. : "Techniquement, c’est faisable dans la mesure où on parviendrait à miniaturiser un réacteur nucléaire et à l’intégrer dans une fusée. Ensuite il faudrait rajouter des moteurs pour faire atteindre à cette fusée une vitesse suffisante pour mettre en route le statoréacteur (réacteur nucléaire, ndlr). Mais on le voit, il y a beaucoup d’enjeux technologiques à accomplir.

Il faut savoir que les missiles hypersoniques, par exemple, sont pratiquement une réalité aujourd’hui. Ce sont des missiles qui peuvent dépasser 5 fois la vitesse du son, mais avec des propulsions presque conventionnelles, en tout cas non-nucléaires, et ils peuvent faire des détours dans l’espace.

C’est une technologie qui est en plein boum, et qui a pour énorme avantage, grâce à cette vitesse, de ne pouvoir être arrêtée par aucun système de défense antimissiles. A partir de ce moment-là, si vous disposez d’une telle arme, vous aurez un avantage stratégique plus que conséquent. C’est pourquoi la Russie, les Etats-Unis, la Chine, investissent massivement aujourd’hui dans des programmes nationaux. Et en Europe, certains pays ont des technologies qui vont dans ce sens, c’est certainement quelque chose à garder à l’œil.

Notons qu’il est vrai que les Etats Unis sont en pointe dans la technologie des missiles ; mais depuis les années 560 ou 60, cette technologie de missiles statonucléaires n’a pas été poursuivie par les Américains."

Est-ce que ces nouveaux missiles seraient visés par les anciens traités sur l’armement nucléaire ?

B. H. : Le traité INF (Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty, ndlr), non, car il interdit les missiles à portée intermédiaire et moyenne, or ce nouveau genre de missile peut faire le tour du monde. Les anciens traités de contrôle des armements ne parviennent pas à capter les nouvelles évolutions technologiques dans la sphère industrielle aujourd’hui. C’est un exemple parfait de l’obsolescence de ces traités, qu’il eut fallu mettre à jour. Ils servaient à stabiliser les choses entre les grandes puissances.

Maintenant, on est dans un monde qui est confronté à une nouvelle course aux armements, et dont les conséquences vont être importantes, et devant lesquels l’Europe est de plus en plus marginalisée. Il s’agit d’un monde plus volatil, plus dangereux, où le retour de la confrontation entre les grandes puissances remet les enjeux de la capacité de défense au premier plan. Est-on prêt ? Ça, pour moi c’est une grande inquiétude."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK