"L'État islamique a envoyé Mehdi Nemmouche, il en enverra d'autres"

Le Conseil de sécurité de l’ONU a entamé ce lundi la rédaction d'un projet de résolution visant à couper les vivres, en argent et en hommes, des jihadistes en Syrie et en Irak. Une réunion extraordinaire des ambassadeurs des pays de l'UE doit également avoir lieu à Bruxelles ce mardi pour examiner les moyens de contrecarrer l'avancée de l'Etat islamique.

La communauté internationale prend le problème au sérieux, mais bien trop tard pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po (Paris), spécialiste du Moyen-Orient et auteur, entre autres, de " Je vous écris d'Alep ".

" L’État islamique n’est pas un cauchemar qui disparaîtra quand on ouvrira les yeux, lance-t-il. Intervenir il y a un an aurait été plus simple, voire il y a deux ans. Aujourd’hui, il n’y a plus de bonne solution, mais croire qu’en laissant passer l’été les affaires reprendront comme d’habitude, c’est du délire. Le monstre est là et a déjà dévoré les chrétiens d’Irak et les Yézidis. Il a déjà envoyé Mehdi Nemmouche et il n’en restera pas là. Il en enverra d’autres. Il faut, une fois pour toute, saisir ce problème à bras-le-corps. "

"C’est un problème de sécurité internationale et l’Europe est directement menacée par ces jihadistes, comme Bruxelles l’a malheureusement vécu dans sa chair avec l’attaque contre le Musée juif au printemps dernier. Les jihadistes n’ont pas attendu les armes, ils ont été les chercher là où on s’y attendait le moins. Pendant qu’on s’interroge sur ce qu’il faut faire, les jihadistes eux ne se posent pas de question et avancent de manière absolument impressionnante."

Conséquence de l'"incapacité" internationale

Aussi critique soit-elle, la situation n’a rien de surprenant pour Jean-Pierre Filiu. Elle est le résultat logique d’un chaos qui règne dans la région. Un chaos laissé par les Américains en abandonnant l’Irak à son sort, mais aussi un chaos né de l’inaction internationale face au problème syrien.

"Il y a un an, après avoir discuté d’une éventuelle riposte aux bombardements chimiques de Bachar el-Assad à Damas, nous n’avons finalement rien fait, car nous ne voulions pas aider un camp contre l’autre. Aujourd’hui, nous avons les jihadistes plus forts que jamais qui occupent un tiers de l’Irak et une bonne partie de la Syrie. Tout cela est, selon moi, la conséquence directe de cette incapacité à adopter une politique claire face à ce monstre totalitaire qui ne restera pas éternellement confiné au Moyen-Orient."

L’EI aurait en effet déjà prévu une voie de repli et semble difficilement confinable à ses territoires actuels. "Jusqu’à présent, il n’y a qu’une force qui est parvenue à repousser l’État islamique, ce sont les révolutionnaires syriens, indique-t-il. Ils sont notamment parvenus à reprendre des quartiers d’Alep, ville où je me suis rendu, et à repousser ces jihadistes. C’est une dimension importante : s’ils venaient à être vaincus en Irak, les jihadistes se rabattraient sur la Syrie où ils ont déjà replié une partie de leur arsenal, dans le cas d’un revers militaire en Irak."

Un million de soldats contre 20 000 jihadistes

Et l’Irak avait pourtant la capacité de repousser les jihadistes. Les forces en présence sont en effet largement inégales selon les estimations de Jean-Pierre Filiu, et ce, à la faveur de l’État irakien. Mais les armées d’État seraient largement surestimées dans cette région.

"Il y a cette illusion, ce fétichisme, concernant les armées gouvernementales des États, qui ne sont pourtant souvent que des bandes de gangsters ou des dictatures infâmes et qu’on a investies d’une rationalité qu’ils n’ont jamais eue. C’était le cas en Irak. Si vous prenez l’ordre de bataille, vous avez un million – je dis bien un million – de soldats, de militaires, de policiers de tout type en Irak, face à entre 7000 et 20 000 combattants jihadistes maximum. Malgré cela, non seulement ils ont pu mener des offensives éclaires, mais ils ne cessent de progresser. C’est une organisation totalitaire qui, du fait de la terreur, peut avancer bien plus rapidement que des organisations plus respectueuses des minorités et des points de vue contraires."

Un budget "1000 fois supérieur à celui de Ben Laden"

L’État islamique a le vent dans le dos, mais on peut se demander ce que cache véritablement cet ogre que certains appellent aussi le "Jihadistan". Une organisation solide et bien rodée ou une coquille vide divisée par des factions indisciplinées ? Pire : une véritable machine aux moyens colossaux d’après le professeur français…

"Le terme ‘Jihadistan’ désignait auparavant l’Afghanistan des Talibans qui avait produit l’horreur du 11 septembre, explique Jean-Pierre Filiu. Le ‘Jihadistan’ d’aujourd’hui possède un budget 1000 fois supérieur à celui qui était alors aux mains de Ben Laden. On imagine donc les dégâts qu’il pourrait produire. C’est un État, dans le sens où c’est une machine de guerre permanente. Voilà pourquoi il ne faut pas croire qu’il va rester au Moyen-Orient. Il a une volonté d’expansion, c’est pour cela qu’il s’appelle désormais ‘État islamique’, sans plus aucune dénomination géographique. Pour l’instant, il y a une conquête violente de territoires en Irak et en Syrie, mais il y aura aussi des projections terroristes, comme cela a eu lieu à Bruxelles."

RTBF

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