L'érosion maritime, ce fléau qui pourrait faire disparaître Venise et certaines plages d'Italie d'ici la fin du siècle

Le réchauffement climatique a déjà des effets bien visibles en Italie. Avec l’augmentation du niveau de la mer et celle de l’intensité des tempêtes, des kilomètres de côtes sont victimes d’érosion maritime. Des hauts lieux du patrimoine comme Venise mais aussi des plages importantes pour l’économie du tourisme pourraient disparaître d’ici la fin du siècle.

Marées exceptionnelles

Le 12 novembre dernier le monde entier regarde les images de Venise inondée. Cette nuit-là, la marée dépasse cent quatre-vingt-sept centimètres, du jamais vu depuis 1966.

Pendant plusieurs jours, chaque marée haute se transforme en cauchemar pour les Vénitiens, l’eau endommage les mosaïques de la Basilique Saint-Marc, des musées et des dizaines d’églises sont touchés, sans compter les dégâts aux habitations privées.

Pourtant, les marées exceptionnelles ont toujours existé à Venise, mais elles deviennent de plus en plus fréquentes comme le certifient les statistiques du centre des marées de la ville.

Ce centre comptabilise par décennie les marées qui dépassent les cent dix centimètres, les chiffres ne mentent pas, entre 1990 et 2020 on compte cent soixante-cinq évènements de ce genre, alors qu’entre 1900 et 1930 on en a relevé seulement huit !

Venise s’enfonce, la mer monte

Davide Bonaldo, chercheur à l’institut des sciences marines à Venise explique pourquoi le scénario de la marée de novembre risque de se reproduire plus fréquemment. " Certaines études scientifiques estiment qu’ici à Venise, avant la fin du siècle, nous constaterons une augmentation moyenne du niveau de la mer d’un mètre et sans doute même davantage !

Le problème c’est que Venise subit aussi un affaissement des sédiments sur lesquels repose la ville, ils sont en train de se compacter, et on a déjà perdu 26 centimètres, quatorze centimètres parce que le niveau de l’eau monte, et douze centimètres parce que la ville s’enfonce ! " Un site internet, www.flood.firetree.net, permet de visualiser ces prévisions. Si le niveau de la mer augmente d’un mètre, tout le nord Est de l’Italie sera inondé confirme ce modèle prévisionnel. La mer est en train de gagner du terrain. La fonte des glaciers et l’expansion de la masse d’eau à cause du réchauffement climatique sont irréversibles. “Si d’ici la fin du siècle on ne prend pas des mesures supplémentaires contre le réchauffement climatique et l’augmentation du niveau de la mer, au total, une superficie de 5500 km carrés de territoires côtiers en Italie seront engloutis par la mer" affirme Davide Bonaldo.

La plage des Allemands en Sicile

Au sud de la Sicile, dans la province d’Agrigente, les prévisions du futur sont déjà visibles aujourd’hui. La plage d’Eraclea Minoa est en train de disparaître. Dans les années '80, cette plage de sable fin rivalisait avec les plus belles destinations tropicales. Des touristes venaient de toute l’Europe pour camper et profiter de la beauté de ce littoral, de cette époque de gloire la plage n’a conservé que son nom : la plage des Allemands. C’est ici que Roberto Ragusa a créé le " Lido Garibaldi ", un restaurant et des files de parasols pour les amoureux du farniente.

“A l’origine, mon établissement se trouvait à 40 mètres plus en avant et il y avait encore 60 mètres de plage devant avec tous les parasols. A cause de l’érosion maritime nous avons du tout reculer " explique-t-il en indiquant la mer.

En 2014, il a dû déplacer le restaurant pour le sauver des eaux, mais en six ans, la mer a une nouvelle fois rejoint l’établissement. Ici la mer avance rapidement, deux mètres par an en moyenne. Avec les changements climatiques, même en Sicile, les tempêtes hivernales sont devenues de plus en plus violentes. Cet hiver, comme les précédents, les arbres de la pinède ont été arrachés par les vagues, laissant derrière elles une plage dévastée.

" J’ai dû dépenser chaque année entre 50 et 60 mille euros, pour déplacer le restaurant, le remettre à normes pour l’été, c’est vraiment dur, et en ce moment nous avons l’eau à la gorge ! " La pinède a pratiquement disparu et le camping qui accueillait deux mille touristes dans les années nonante reste vide, sans la plage, les Allemands et les autres sont partis ailleurs.

Un port mal construit

Claudio Lombardo, le responsable local d’une association de défense de l’environnement a dénoncé la situation en 2017. Selon lui, l’érosion a commencé dans les années '80, lorsqu’un port de plaisance a été creusé dans la ville voisine sans penser aux conséquences. " L’homme construit des infrastructures qui provoquent la capture des sables, car les sables dans la mer se déplacent comme sur un tapis roulant entre l’été et l’hiver.

Et donc si les sables restent bloqués dans un port, ils ne reviennent pas sur la plage, et la mer, avec les tempêtes, emporte de plus en plus de sable jour après jour. Résultat on a perdu deux cents mètres de plages ! " La région a finalement débloqué plus de quatre millions d’euros. Les travaux pour freiner l’érosion devraient commencer en septembre, Roberto espère récupérer quelques mètres de plage pour relancer son activité.

Riccione : plage artificielle

En Italie, 42% des plages se retirent déjà. Voilà pourquoi à Riccione sur la côte Adriatique, des scientifiques de l’université de Bologne viennent régulièrement mesurer les effets de l’érosion. Ils utilisent différentes méthodes.des relevés topographiques, du balayage laser et depuis peu, des petits drones marins qui calculent la quantité de sable, la hauteur de l’eau, les trous dans les fonds marins.

Renata Archetti professeure à la faculté d’ingénieur de l’environnement est la responsable de ce projet de recherches appliquées dont l’objectif est non seulement de développer des instruments commercialisables pour mesurer l’érosion mais aussi conseiller l’administration communale de Riccione pour mieux lutter contre le phénomène.

Elle a installé des mini-ordinateurs qui analysent la plage en temps réel toute l’année. Avec toutes ces informations, elle crée des modèles qui prévoient l’évolution de l’érosion maritime dans le futur.

" Ces modèles reproduisent la physique des phénomènes, la propagation des vagues, les courants marins et les transports de sédiments sur des zones beaucoup plus grandes que la seule plage de Riccione. Et donc en conséquence nous pouvons comprendre ce qu’il se passera quand le niveau de la mer sera plus élevé, quand les tempêtes seront plus intenses, car nous sommes déjà en mesure de simuler la physique ".

Elle nous apprend qu’à Riccione la plage est totalement artificielle. " La région de l’Emilie Romagne finance un maxi rechargement en sable de ses cent soixante kilomètres de côte, tous les cinq ans " explique Renata Archetti.

Le rechargement consiste à pomper du sable off-shore en profondeur et à le remettre sur la plage, coût de l’opération, vingt millions d’euros et l’écosystème paie un lourd tribut, mais pour Riccione, c’est une question de survie.

" Au cours des vingt dernières années si nous n’étions pas intervenus avec différents chantiers pour défendre la côte, la plage aurait tout simplement disparu et nous n’aurions plus de tourisme balnéaire qui représente 90% de l’économie de notre ville, Riccione vit principalement des revenus du tourisme de ses plages " ajoute Andrea Dionigi Pazzi, un échevin de Riccione lui-même propriétaire d’un établissement balnéaire. Les étés sans virus, les parasols de Riccione, attirent huit cent mille touristes, dont de nombreux Belges, l’érosion des plages et des côtes coûtent déjà six milliards d’euros à l’Italie chaque année.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK