L'épidémie de coronavirus, une aubaine pour les intérêts de la Chine en Iran

L’épidémie de coronavirus, une aubaine pour les intérêts de la Chine en Iran
L’épidémie de coronavirus, une aubaine pour les intérêts de la Chine en Iran - © STR - AFP

Les autorités de Téhéran ont annoncé ce jeudi le décès de 117 personnes supplémentaires, à cause des conséquences du nouveau coronavirus. Cela porte le nombre de victimes en Iran à plus de 4000 morts d’après le bilan officiel, et qui en fait donc encore l’un des pays les plus touchés par la maladie du Covid-19.
Près de 66 000 personnes seraient en outre infectées. Ces chiffres globaux sont sujets à contestations, et seraient selon plusieurs observateurs sous-estimés.
Ce qui est certain, c’est que le pays souffre durement des sanctions économiques américaines en cette période de crise. L’embargo sur les transactions financières prive le pays de moyens d’importer du matériel utile aux hôpitaux, sous équipés.
Cette période de crise sanitaire pourrait par contre permettre à la Chine de se faire une place en Iran, au niveau des relations économiques. Pékin l’a compris dès le début de l’annonce de l’épidémie dans le pays.

Le président chinois, Xi Jinping a fait part de son absolue solidarité avec les autorités iraniennes dès la mi-mars, et des experts et du matériel de protection ont rapidement été envoyés en Iran. Les relations entre la chine et l’Iran sont denses depuis des mois, la multitude de vols directs entre les deux pays en est une des preuves. Mais cette crise sanitaire est une occasion de se raccommoder, après une tension économique et diplomatique suite à l’annonce faite par la Chine, sous pression des Etats-Unis, de renoncer à un contrat gazier de 5 milliards de dollars, en octobre dernier.

Aubaine, ou effets d’annonce ? Pour le savoir, nous avons interrogé Jonathan Piron, chercheur à Etopia, maître-assistant à Helmo, et spécialiste de l’Iran.

 

 

Le contexte sanitaire actuel a-t-il un impact important sur les relations sino-iraniennes ?

Jonathan Piron : "Ce sont des pays qui ont besoin l’un de l’autre pour le moment, avec une instabilité comme on en connaît au Moyen-Orient, avec le coronavirus, mais aussi dans le cadre de la sortie du nucléaire. Cela se place aussi dans le cadre de la guerre commerciale qui existe pour le moment entre les Etats-Unis et la Chine.

Lorsqu’on étudie les relations entre l’Iran et la Chine aujourd’hui, en 2020, il ne fait pas oublier qu’il y a une "3ème personne", les Etats unis. Donc il s’agit vraiment d’un triangle dans lequel il y a toute une série de négociations qui se font, mais aussi de jeux de pression, sur la question du pétrole bien entendu, et aussi maintenant sur l’action de la Chine via cette crise du coronavirus."

Comment est ressentie cette action chinoise en Iran ?

J. P. : "Pour la Chine, l’Iran c’est le seul pays de la région qui n’est pas soumis aux Etats Unis. Ils souhaitent donc garder cette entrée dans la région pour continuer à avoir une influence qui peut s’exercer notamment sur la question des hydrocarbures.

Mais c’est aussi un débouché commercial intéressant, puisqu’on voit que pour toute une série de sanctions qui ont été mises en place par les Etats-Unis, notamment sur les exportations de pétrole, la Chine ne les respecte pas au pied de la lettre. En fait la Chine est le principal pays qui achète aujourd’hui du pétrole aux Iraniens, même si les quantités ont été réduites. C’est tout de même un levier sur lequel les Chinois souhaitent justement avoir un moyen d’action.

Et dans l’autre sens également, les Iraniens sont assez contents, en ce qui concerne le pouvoir du moins. Il est satisfait des échanges qui peuvent se maintenir, parce qu’en effet, c’est la bouée de sauvetage de la République islamique. Même il y a toute une série de tensions qui peuvent apparaître au sein de la population, mais aussi au sein du régime, sur la question des relations avec la Chine."

Et il n’est pas trop apprécié, au sein du régime, de critiquer désormais la Chine…

J. P. : "C’est ce qui est arrivé il y a quelques jours : un porte-parole du ministère de la santé a remis en cause les chiffres de la pandémie rendus publics par la Chine, en affirmant que c’était une vaste blague. Et il a été très vite recadré, parce que, pour le moment, c’est très mal vu de critiquer la Chine, qui est le dernier partenaire qui existe aujourd’hui pour la République islamique.

Maintenant, au sein de la population, ces relations sont vues de manière un peu ambiguë. Evidemment toute une série de ménages issus de la classe moyenne et de la classe précaire sont satisfaits d’avoir accès à des biens de base, exportés par la Chine. Mais il y a aussi des critiques sur la qualité des produits qui se retrouvent notamment dans les bazars, parce qu’ils sont considérés notamment comme étant de moindre qualité que les biens européens.

Il faut voir alors aussi comment ce rapport est vécu. Ce sont deux civilisations, deux cultures nationalistes très fortes. Il est certain pour le moment que c’est une relation qui avantage beaucoup plus la Chine que l’Iran, et même s’il y a une relation gagnant/gagnant qui se réalise entre les deux pays, c’est quand même à l’avantage de la Chine aujourd’hui."

On doit aussi comprendre que des rééquilibrages sont en train ce se réaliser à l’intérieur même du continent asiatique. Des rééquilibrages dans lesquels les Européens et les Occidentaux sont mis de côté

Cette relation sino-iranienne pourrait-elle se poursuivre et contrecarrer les mesures américaines après l’épidémie ?

J. P. : "Il faut analyser les rapports entre la Chine et l’Iran avec ce qui est en train de se réaliser entre la Chine et les Etats- Unis. C’est une situation qui dépend notamment de la guerre commerciale qui existe pour le moment entre Pékin et Washington, et aussi des leviers que les Européens vont bien pouvoir exercer dans cette situation.

Si des relations commerciales peuvent reprendre entre l’Europe et l’Iran c’est certain que ça va rééquilibrer la balance. Mais dans la situation actuelle, c’est tout à l’avantage de la Chine, qui petit à petit avance ses pions dans la région, et devient d’ailleurs un acteur de plus en plus incontournable sur la scène iranienne sans vraiment le dire.

Ça nous oblige nous aussi à ne plus avoir une vision occidentalo-centrée, mais on doit aussi comprendre que des rééquilibrages sont en train ce se réaliser à l’intérieur même du continent asiatique. Des rééquilibrages dans lesquels les Européens et les Occidentaux sont mis de côté."