L'avocat "des causes perdues", Jacques Vergès, est mort jeudi

Jonglant avec la provocation, Jacques Vergès était brillant et reconnu par ses collègues.
Jonglant avec la provocation, Jacques Vergès était brillant et reconnu par ses collègues. - © MARK PETERS - IMAGEGLOBE

C'était l'avocat le plus controversé, le défendeur des causes perdues. Il a plaidé pour les pires criminels et en était fier. Lui qui fut aussi résistant, il avait un jour confié : "J'aurais défendu Hitler ".

Klaus Barbie, le capitaine nazi condamné pour crime contre l'humanité, Laurent Gbagbo, président ivoirien inculpé par la Cour pénale internationale, le terroriste Carlos... Tous ont été défendus par Maître Vergès que l’on surnommait parfois l'avocat du diable.

Homme de conviction et de paradoxe, il avait défendu un chef nazi après avoir été résistant pendant la guerre.

Il fut aussi un chef de file de l'anticolonialisme et sauva ainsi une indépendantiste algérienne en n'essayant pas de minimiser sa responsabilité mais en accusant la France et le système colonial. La jeune fille échappa ainsi à la peine de mort et son avocat devient célèbre. Plus tard, il défendit vigoureusement la cause palestinienne.

Homme de mystère

Né en 1925 au Siam  (Thaïlande actuelle), d’un père réunionnais et d’une mère vietnamienne, il s’engage dans la résistance puis milite pour l’indépendance de l’Algérie et utilise comme tribune les procès des poseurs de bombe. Il a été en classe avec le futur Premier ministre français Raymond Barre - où son père fut député communiste et son frère jumeau, Paul, sera le fondateur du PC réunionnais.

Derrière sa coupe en brosse et ses petites lunettes rondes, resteront quelques mystères sur ses motivations.

Ce que l'on sait c'est qu'il rejoindra les Forces françaises libres à 17 ans et adhère au PCF en 1945, devenant président de l'association des étudiants coloniaux. Après trois années à Prague comme secrétaire de l'Union internationale des étudiants, il quitte le parti en 1957, jugé "trop tiède" sur l'Algérie.

Ephémère conseiller d'Ahmed Ben Bella après l'indépendance de l'Algérie - dont il prend alors la nationalité -, il rentre en France pour embrasser les causes internationalistes, celle de la chine maoïste, en créant le périodique "Révolution", et celle du FPLP palestinien.

En 1970, il laisse femme et enfants et disparaît pendant huit ans. Jaloux de sa légende, il fera toujours planer le mystère sur cette période, laissant derrière lui femme et enfants. Palestine, Cambodge ou peut-être le Congo.Etait-il au côté de Palestiniens ? Dans le Congo post-Lumumba ? Au Cambodge de Pol Pot ? A-t-il alors rencontré Carlos, comme l'ont envisagé les services de renseignement français ?

Il se bornera à évoquer, avec délectation, de "grandes vacances très à l'est de la France". "Je suis passé de l'autre côté du miroir, c'est ma part d'ombre", disait-il, ajoutant : "Je n'ai jamais suivi une psychanalyse. Quel intérêt de mettre la lumière sur les zones d'ombre d'un homme ? Elles font sa force".

Ce pénaliste narcissique et médiatique a mêlé au long de sa carrière un esthétisme intellectuel le conduisant à volontiers philosopher et un profond militantisme qui l'a engagé dans la lutte anti-colonialiste.

"Défense de rupture"

Il s'était rendu célèbre par sa "défense de rupture" - consistant à se servir du tribunal comme d'un porte-voix - adoptée durant la guerre d'Algérie quand il était l'avocat de militants du FLN. Il épousera d'ailleurs Djamila Bouhired, héroïne de l'indépendance et poseuse de bombes condamnée à mort mais finalement graciée.

"J'aurais défendu Hitler", clamait ce bretteur en colère, pour ne pas dire en guerre, contre "les bonnes intentions, les procès truqués et l'ordre mondial". "Quand un homme traqué frappe à ma porte, c'est toujours pour moi un roi dans son malheur", ajoutait celui que Barbet Schroeder a dépeint dans un film comme "l'avocat de la terreur".

Ses clients avaient un point commun : ils faisaient en général l'unanimité contre eux en Occident, à l'instar de membres de l'internationale terroriste des années 70 et 80, du "révolutionnaire" vénézuélien Carlos, de l'activiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, du criminel de guerre nazi Klaus Barbie, du dictateur yougoslave Slobodan Milosevic ou de l'ancien dirigeant Khmer rouge Kieu Samphan.

Quelques mois avant la fin du dictateur libyen Mouammar Kadhafi, il s'était porté volontaire avec l'ancien ministre Roland Dumas pour déposer plainte pour "crimes contre l'humanité" contre le président français Nicolas Sarkozy dont le pays a pris la tête des opérations de la coalition internationale en Libye.

Défendre à tout prix

Me Vergès a aussi défendu, en vrac, des dirigeants africains (comme l'ivoirien Laurent Gbagbo), la fille de Marlon Brando, l'intellectuel négationniste Roger Garaudy, le jardinier Omar Raddad, la trésorière "occulte" du RPR Yvonne Casetta, le tueur en série Charles Sobhraj etc.

Son goût de la déstabilisation et de la provocation l'a rendu insupportable à beaucoup quand, par exemple, lors du procès Barbie en 1987, il a répondu à des résistants évoquant le "sourire" du gestapiste lors des séances de tortures: "Mais ce sourire, c'est une preuve évidente de sa courtoisie! ". "Pour défendre Barbie, notait-il par la suite, j'ai dit aux accusateurs: 'Ce que vous lui reprochez, vous l'avez fait vous-même sous la colonisation. Alors, à quel titre vous permettez-vous de le juger ?'"

RTBF avec agences

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