L’avion détourné par la Biélorussie : en 1956, l'Etat français détournait l'avion du FLN

Le monde entier est indigné par cet épisode incroyable : un avion civil arraisonné par un avion de chasse et forcé d’atterrir à Minsk. Hier soir, les dirigeants de l’Union européenne se sont mis d’accord pour imposer de nouvelles sanctions contre la Biélorussie, notamment économiques, et ils ont appelé leurs compagnies aériennes à éviter l’espace aérien.

Ils demandent surtout la libération immédiate de l’opposant politique Roman Protassevitch qui a été arrêté à cette occasion. Hier matin, chez nos confrères de BFM TV, Clément Beaune, le secrétaire d’État français chargé des Affaires européennes, réagissait fortement à la hauteur des faits et de la méthode utilisée par la Biélorussie, et parlait d'"une affaire sidérante et scandaleuse : on parle d’un avion européen, d’une compagnie de l’Union européenne, qui voyageait entre deux capitales de l’Union européenne. C’est donc un acte de piraterie d’État qui ne peut pas rester impuni".

Pas une première

Mais ce n’est pas la première fois qu’un acte tel que celui-là arrive : retour en 1956.

A cette époque, la France fait face à la guerre d’indépendance algérienne, et après avoir été sous protectorat, le Maroc et la Tunisie deviennent indépendants.

Le 22 octobre, 5 chefs algériens du Front de libération nationale, le FLN, prennent un vol de Rabat, au Maroc, à destination de Tunis, via Palma de Majorque. Ils sont invités à participer à un sommet sur l’avenir du Maghreb, organisé par le président tunisien Habib Bourguiba, en présence du roi Mohammed V. Il y a notamment Ahmed Ben Bella, qui deviendra le premier président de la République algérienne quelques années plus tard. L’avion d’Air Atlas, affrété par le roi du Maroc, quitte Rabat pour Tunis, et voici que se passe l’impensable. L’avion de Ben Bella et de ses compagnons est détourné. Les uns condamnés pour attentat, les autres connus comme terroristes, hier chefs de la rébellion, se trouvent prisonniers.

Un détournement sur Alger, encore sous contrôle de l’armée française puisque l’Algérie est française à l’époque, et les leaders politiques du FLN sont mis en prison.

Un coup des services secrets français

Informés de ce déplacement très médiatisé, les services secrets français y ont vu une occasion en or de récupérer les cinq têtes du FLN. L’Armée française donne donc l’ordre à l’équipage de l’appareil de gagner Alger. Ainsi sera fait sous la protection discrète d’avions de chasse français.

Ça ressemble un peu à ce qui s’est passé ces derniers jours. Les passagers ne s’apercevront du détournement qu’à l’atterrissage. Une opération voulue par l’armée, mais couverte après coup par le secrétaire d’État français aux Forces armées, Max Lejeune, qui déclara : "il s’agissait de l’interception d’un avion, interception qui était demandée par le général commandant en chef en Algérie. Il fallait une réponse tout de suite et j’étais secrétaire d’État à la Guerre.

Comme je l’ai dit au président de la République quand il m’a dit " expliquez-vous, Monsieur le Secrétaire d’État " : " Monsieur le Président, j’envoie tous les jours des soldats du contingent en Algérie, je les décore de la médaille militaire en votre nom quand ils sont sur une civière, étendus, inertes, et vous auriez accepté que je laisse, moi, passer cet avion alors que les militaires en réclamaient l’arraisonnement ? " Je dis que n’importe quel ministre n’aurait pas pu donner un autre ordre que celui que j’ai donné".

Réaction internationale identique

Réaction de la communauté internationale : exactement comme elle le fait aujourd’hui, avec gravité.

Commentaires de Christian Pineau, alors ministre français des Affaires étrangères : "qu’est-ce qu’il y avait de si grave dans cette opération ? Il y avait d’abord un acte qu’aucun chef d’État français ne pouvait accepter à l’égard du sultan du Maroc. Vous étiez les hôtes du sultan du Maroc et il vous avait prêté un avion pour vous transporter dans un endroit déterminé.

Nous ne pouvions rien faire sans son consentement, et le roi du Maroc ne nous a jamais pardonné cet acte, c’est incontestable. La Tunisie non plus. Nous avons donc perdu de ce côté-là un certain nombre d’espoirs et nous avons mécontenté l’opinion internationale. J’ai eu des conversations nombreuses avec les Américains, qui étaient absolument hors d’eux lorsque cet événement s’est passé".

Tout premier détournement d’avion par un Etat

Il s’agissait là du tout premier détournement d’avion de l’histoire par un État, par la France. En réaction, au Maroc, plusieurs dizaines de Français sont massacrés à Meknès et dans la région par une foule en colère. Puis, en signe de protestation, Alain Savary, secrétaire d’État aux Affaires marocaines et tunisiennes, et l’ambassadeur de France à Tunis donnent leur démission. Et quels sont les mots employés à l’époque ? Eh bien, les mêmes qu’aujourd’hui : "une affaire sidérante, scandaleuse, un acte de piraterie d’État".

Et beaucoup de points communs entre ces deux affaires.

Même barbouzeries des services secrets, même action des services secrets, même indignation mondiale et même objectif : intercepter des opposants. Et se pose une vraie question, celle de la sécurité aérienne d’abord, et une autre question plus philosophique : tous les moyens sont-ils bons pour faire taire ses opposants ? Tout comme le détournement de 1956 n’a pas empêché à l’Algérie d’être indépendante en 1962, le détournement de 2021 n’empêchera sûrement pas à la jeunesse biélorusse de continuer son combat pour la démocratie.

Cette fois, l’argument officiel de l’État biélorusse pour détourner l’avion était qu’il y avait un soupçon de bombe dans l’avion et qu’il fallait vérifier ça absolument à Minsk.

L’œil international de Mehdi Khelfat, dans Matin Première

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