L’Afrique du Sud, complice des atrocités au Yémen, selon une ONG

Une société allemande a-t-elle utilisé l’Afrique du Sud pour contourner un embargo sur les ventes d’armes au Moyen-Orient ? C’est l’accusation lancée par l’ONG "Open secrets" dans un rapport publié cette semaine sur "la complicité de l’Afrique du Sud dans les crimes de guerre au Yémen". Ce centre de recherche basé au Cap enquête sur la complicité des entreprises dans les violations des droits de l’homme.

La firme allemande "Rheinmetall" a formé une joint-venture, "Rheinmetall Denel Munition, avec la société sud-africaine Denel, qui a exporté, depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2014, pour plus de 440 millions d’euros d’armements à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, qui soutiennent le gouvernement de Sanaa. "L’Arabie saoudite et les Emirats ont mené plus de 500 raids aériens au Yémen, qui ont frappé des écoles, des hôpitaux et des infrastructures civils, en faisant de nombreux morts", dénonce Bonyan Gamal, une activiste yéménite des droits de l’homme.

L'attaque contre le port de Hodeidah

L’Allemagne a imposé un embargo sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite en 2018 (l’Italie a fait de même en janvier 2021). Or, selon le rapport d’Open secrets, des armes - obus de mortiers, véhicules blindés, munitions- fournies par le groupe Rheinmetall Denel Munition auraient été utilisées dans au moins "six à sept" attaques au Yémen, notamment contre le port de Hodeidah en 2018.

"Cette attaque a visé à la fois les civils et les assaillants, dans l’une de ces doubles frappes dénoncées par les Nations unies et des organisations de droits de l’homme, explique Michael Marchant, chercheur à Open secrets. Deux enquêtes indépendantes ont montré que l’origine la plus probable des mortiers venait de "Rheinmetall Denel Munition". 

Depuis le pilonnage du port, par où transitait 80% des importations au Yémen, le prix de la nourriture a flambé. Aujourd’hui 16 millions de Yéménites – la moitié de la population – n’ont pas assez à manger et sont privés d’eau potable. En 2018, 85 000 enfants seraient morts de faim, selon l'ONG "Save the children".

Les multinationales de l’armement utilisent leur filiale sud-africaine pour contourner les embargos dans leur propre pays

"Ce que nous voulons montrer dans notre rapport, ce ne sont pas seulement les lacunes du contrôle des ventes d’armes par l’Afrique du Sud mais aussi que ces lacunes permettent aux multinationales de l’armement d’utiliser leur filiale sud-africaine pour contourner les embargos dans leur propre pays", poursuit Marchant. 

Apres la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud s’était engagée à n’exporter des armes qu’aux pays qui respectent les droits de l’homme. Le président Nelson Mandela avait ainsi refusé d'en vendre à la junte au pouvoir au Nigeria. Il avait mis en place un "comité de contrôle des armes conventionnelles", composé de ministres. Le comité ne peut pas approuver des contrats qui "contribuent à des violations de droits de l’homme ou à l’aggravation d’un conflit. Il doit prendre un compte toutes les informations disponibles dans le public".

En réalité, ce comité a failli à sa mission, selon le rapport d’"Open source". En 2014 et 2018, les exportations vers l’Arabie saoudite et les Emirats ont représenté entre un tiers et la moitié des ventes d’armes de l’Afrique dans le monde. Quand l’Afrique du Sud a ajouté une clause en 2017, lui permettant d’inspecter les stocks d’armes pour s’assurer qu’ils ne soient pas utilisés dans d’autres pays, l’Arabie saoudite et les Emirats ont immédiatement dénoncé "une atteinte à leur souveraineté".

On ne devrait pas permettre que l’argent de nos contribuables soient utilisés pour tuer des gens

Le patron de "Rheinmetall Denel" de l’époque, Norbert Schulze, s’est insurgé, sur Reuters, en déclarant que sa production était à l’arrêt et que les Emirats risquaient de faire appel à un autre fournisseur. Le gouvernement de Pretoria a finalement plié sous la pression des marchands d’armes, en décidant en 2020 que les inspections se feraient uniquement "par la voie diplomatique". Depuis la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud n’a fait qu’une inspection sur le terrain, en Afrique centrale.

L’ex-Haut-commissaire des Nations-unies aux droits de l'Homme, la sud-africaine Navy Pillay, dénonce "le manque de transparence et de responsabilité du comité de contrôle, mais aussi du Parlement du Cap" alors que Denel est une société parapublique. "On ne devrait pas permettre que l’argent de nos contribuables soient utilisés pour tuer des gens".

Tout cela n’a pas empêché l’Afrique du Sud de multiplier les interventions au conseil de sécurité et à l’Assemblée générale de l’Onu – notamment la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, Naledi Pandoor, en septembre 2019 – pour dénoncer la poursuite du conflit au Yémen, qui a fait plus de 100.000 victimes.

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