Kurdes et Turcs : les origines d'un conflit presque centenaire

Kurdes et turcs: les origines d'un conflit presque centenaire
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Kurdes et turcs: les origines d'un conflit presque centenaire - © Tous droits réservés

Cela fait quelques jours que les Turcs ont lancé une offensive dans le nord de la Syrie. Une opération militaire qui a pour but de déloger les Kurdes de la zone frontalière. Ce nouvel épisode opposant Kurdes et Turcs s’inscrit dans la lignée d’un conflit historique entre les deux peuples. Mais au fond, d’où vient-il ? Pour comprendre les tensions actuelles, il faut remonter près de 90 ans en arrière. Firouzeh Naha Van Dy, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste de la région, était l’invitée de dimanche de La Première.

Le désamour entre les Turcs et les Kurdes ne date pas d’hier. Comme l’explique Firouzeh Naha Van Dy, il faut se replonger à l’époque de la Première guerre mondiale pour en comprendre l’origine : "La fin de la guerre marque le démembrement de l’empire ottoman. Cet empire, qu’on appelait alors l’Homme malade de l’Europe, a perdu la guerre. Les alliés vont signer le traité de Sèvres en 1920. Et, dans les discussions qui ont mené à ce traité, on a promis aux Kurdes un territoire qui serait le leur, et qui leur donnerait la possibilité de créer un état indépendant".

Une promesse non tenue

Cette promesse est très mal vue par Mustafa Kemal Atatürk, qui se battait pour l’empire ottoman et qui, dans la foulée de la fin de la Première Guerre, devient le fondateur et premier président de la République de Turquie. Le traité de paix (traité de Lausanne) instaurant les frontières de ce nouvel état, la Turquie, est signé en 1923. Et dans ce texte, Atatürk va obtenir la disparition de la clause concernant un futur état kurde.

Depuis lors, explique la professeure, les tensions sont toujours là : "Les Kurdes ont toujours réclamé ce qu’on leur avait promis. Et il faut savoir que les Kurdes, à partir de là, ont été partagés dans quatre états : ils sont présents en Irak, en Iran, en Syrie, et en Turquie, où ils sont le plus nombreux. On les considère comme le plus grand peuple qui n’a pas d’état".

L’exemple du Kurdistan autonome en Irak

Firouzeh Naha Van Dy explique que pendant longtemps, la situation a peu évolué, sauf en Irak, où les Kurdes ont réussi à obtenir une région autonome : "C’est suite aux remous de l’intervention américaine et ce qui en a découlé que les Kurdes ont pu établir une région autonome, le Kurdistan. Elle est un modèle pour les autres".

De fait, les Kurdes de Syrie ont essayé de la mettre en place aussi dans le nord de la Syrie. C’est ainsi que le projet du Rojava, Kurdistan syrien, est né. Mais dès le départ, la situation s’est montrée beaucoup plus délicate qu’en Irak. Firouzeh Naha Van Dy en explique les raisons : "Premièrement, cette entité se trouvait sur un territoire où il n’y avait pas seulement des Kurdes, mais aussi des Arabes, des chrétiens, etc. La création du Rojava était liée à la nécessité de composer avec toutes ces populations, et de les mettre d’accord. Ensuite, il y a le problème de l’économie, car la région est difficile du point de vue agricole, et détériorée au niveau environnemental. Il y a un réel problème d’eau. On y trouve un peu de pétrole, qui constitue l’essentiel des revenus de la région, mais l’industrie y est peu développée et polluante".

Pour toutes ces raisons, la Turquie a considéré ce projet comme une "utopie compliquée", et l’a contesté. "Il est tombé à l’eau car cette entité, compte tenu de ce qu’il se passe aujourd’hui, est devenue impossible à mettre en place", souligne-t-elle.

Pourquoi une offensive militaire maintenant ?

Jusqu’ici, la Turquie n’avait pas mené d’opérations militaires au-delà de ses frontières. Alors on peut se poser la question : "Pourquoi aujourd’hui, elle décide de changer de stratégie ?"

"Je pense que la situation interne de la Turquie est importante pour comprendre ce qu’il s’y passe, répond Firouzeh Naha Van Dy. Le pays a des problèmes économiques réels. Erdogan et son parti sont en difficulté, ils sont de plus en plus contestés. Et par ailleurs, la question économique est exacerbée par la présence de 3,5 millions de réfugiés syriens qui pèsent sur l’économie turque. Il fallait, pour Erdogan, trouver le moyen de reconstituer l’union nationale. La question de la sécurité et la cause contre les Kurdes était le moyen le plus simple de pouvoir recréer une union nationale".

Un alibi sécuritaire qui est par ailleurs justifié par le pouvoir turc par la menace du PKK. Il est vrai que ce parti, considéré comme terroriste par la communauté internationale, a déjà par le passé organisé des attentats sur le sol turc.

"Comme le parti dominant au sein du Kurdistan syrien est très proche du PKK, considéré comme l’ennemi par les Turcs, la Turquie estime que le renforcement de la région comme région autonome est une menace pour l’Etat Turc. C’est la raison pour laquelle les Turcs estiment qu’ils ne vont pas quitter le territoire, tant que les combattants kurdes ne sont pas liquidés", conclut-elle.

Reportage dans les communautés kurdes et turques de Belgique, dans notre JT du 16/10:

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