Jordanie : le prince Hamza accusé d’avoir cherché à déstabiliser le pays

Les autorités jordaniennes affirment avoir déjoué un complot mené par plusieurs membres de la famille royale et hauts responsables soutenus de l’étranger, visant à déstabiliser le royaume. Ils ont assigné à résidence l’ancien prince héritier Hamza, et procédé à l’arrestation d’une quinzaine de personnalités, dont un autre membre de la famille royale et un ancien ministre.

Le prince Hamza, 41 ans, demi-frère du roi Abdallah II, aurait encouragé un mouvement de contestation à l’intérieur du pays. Le gouvernement jordanien a expliqué dimanche que le prince était depuis longtemps sous surveillance et sous écoute.

L’ancien ministre et proche conseiller du roi Bassem Awadallah fait partie des personnes interpellées, ainsi que Cherif Hassan ben Zaid, membre de la famille royale et ancien émissaire en Arabie saoudite. Ils sont accusés d’avoir porté atteinte à la sécurité du royaume. Entre 14 et 16 autres personnes ont été arrêtées pour leur participation à ce "complot".

Contact avec des éléments étrangers

Le vice-Premier ministre Ayman Safadi a affirmé que le prince Hamza était en contact avec des "éléments étrangers" et qu’il prévoyait de mener des actions susceptibles de déstabiliser la Jordanie. Le roi Abdallah II a refusé que le prince Hamza soit jugé, comme le demandaient les services de sécurité, selon Ayman Safadi.

Le roi a demandé qu’une explication ait lieu pour le dissuader de poursuivre ses activités, mais cela s’est mal passé. "Le chef d’état-major interarmées a rencontré samedi le prince Hamza pour transmettre ce message et lui a demandé d’arrêter tous les mouvements et activités visant la sécurité et la stabilité de la Jordanie, mais Hamza a traité cette demande d’une manière négative sans prendre en considération les intérêts du pays", a décrit le vice-Premier ministre, sans préciser le sort qui lui sera réservé.

Un message vidéo

Le prince n’a pas été arrêté, mais il a reçu l’interdiction de quitter son palais, où il est assigné avec sa femme Basmah et ses enfants. Il a été privé de ses moyens de communication. Il a tout de même réussi à transmettre à la BBC un message vidéo grâce à une connexion internet par satellite qui risquait elle aussi d’être interrompue, dit-il.

Dans son message, le prince Hamza explique que le chef d’état-major de l’armée est venu à son domicile et lui a signifié qu’il n’était "pas autorisé à sortir". Le prince nie avoir participé à un complot, mais il lance une charge contre les autorités de son pays, qu’il accuse de "corruption" et d'"incompétence".

Un complot de grande envergure

Dans un communiqué, le chef d’état-major jordanien, le général Youssef Huneiti, précise que le prince Hamza a été "appelé à arrêter des activités qui pourraient être utilisées pour porter atteinte à la stabilité et la sécurité du royaume". "Personne n’est au-dessus de la loi. La sécurité et la stabilité de la Jordanie passent avant tout", a-t-il ajouté.

Selon le Washington Post, l’opération a été menée après "la découverte de ce que des responsables du palais ont décrit comme un complot complexe et de grande envergure" visant à renverser le roi Abdallah II. Ce complot "comprenait au moins un autre membre de la famille royale ainsi que des chefs tribaux et des membres de la direction de la sécurité du pays", écrit le Post.

La critique interdite

"Je ne fais partie d’aucun complot, ni d’aucune organisation malfaisante, ni d’aucun groupe soutenu par l’étranger", se défend le prince dans la vidéo. Il regrette néanmoins qu’il ne soit plus possible, selon lui, d’exprimer son opinion ou de critiquer les autorités "sans être intimidé, harcelé ou menacé".

Dans la foulée, il lance de lourdes critiques contre le pouvoir jordanien : "Je ne suis pas la personne responsable de l’effondrement de la gouvernance, de la corruption et de l’incompétence qui règnent dans notre structure gouvernementale depuis 15 à 20 ans et qui ne font qu’empirer… Et je ne suis pas responsable du manque de confiance des gens dans leurs institutions", dénonce le demi-frère du roi.

Hamza, l’héritier déchu

Hamza est le fils aîné du roi Hussein et de la reine Noor. Fils préféré du roi, il était trop jeune et inexpérimenté au décès de son père en 1999 pour lui succéder. Abdallah était alors monté sur le trône, et Hamza nommé prince héritier, conformément au vœu de son père. Mais en 2004, Abdallah l’avait dépouillé du titre d’héritier qu’il avait donné à son fils aîné Hussein. D’après un analyste jordanien cité par l’AFP, "il y a certainement de la rancœur de sa part, car il n’a jamais digéré d’avoir perdu son titre de prince héritier".

La reine Noor est intervenue ce dimanche en faveur de son fils. Sur Twitter, elle a dénoncé une "méchante calomnie", et affirmé "prier pour que la vérité et la justice l’emportent pour toutes les victimes innocentes". La reine Noor fut la quatrième et dernière épouse de l’ancien roi Hussein. Le roi Abdallah est le fils aîné de la deuxième épouse d’Hussein, la reine Muna.

Les services jordaniens n’accusent pas le prince Hamza d’avoir lui-même tenté de renverser le roi Abdallah II, mais ils estiment que son attitude et ses propos ont pu être instrumentalisés dans ce but. "Certains essaient d’imaginer une tentative de coup d’Etat en Jordanie, et ils tentent d’impliquer le prince Hamza", écrit le journal officiel al-Rai.

Des rencontres sensibles

Les autorités se sont inquiétées de voir le prince Hamza multiplier les contacts avec des membres de puissantes tribus jordaniennes exprimant leur mécontentement. Dans sa vidéo, le prince fait allusion à des rencontres auxquelles il a participé et au cours desquelles "des critiques ont été faites sur le gouvernement ou le roi".

Un groupe prévoyait d’organiser des manifestations qui auraient pu prendre l’ampleur d’un soulèvement populaire soutenu par diverses tribus. La monarchie hachémite repose largement sur le soutien que lui accordent les tribus traditionnelles qui dominent la sécurité et l’armée.

Mouvement de mécontentement

Certaines figures de l’opposition se seraient également ralliées au prince Hamza, assez populaire auprès des Jordaniens. Un mouvement de contestation baptisé Hirak survit en Jordanie depuis les printemps arabes de 2011.

Des manifestations ont eu lieu ces dernières semaines pour dénoncer le couvre-feu imposé au nom de la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Mais les protestataires ont aussi exprimé leur colère contre la détérioration du niveau de vie et la corruption. Les rassemblements ont été fermement réprimés à Amman et à travers le pays, et des dizaines de participants arrêtés.

Révolution de palais

"On pensait que le pays était fragile socialement et que la population pourrait se révolter", explique Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques. "Qu’il y ait une révolution de palais, c’était moins attendu, mais la fragilité du pays et les jeux d’influence extérieurs peuvent expliquer cette tentative."

L’économie jordanienne dépend largement de l’aide étrangère, notamment celle des Etats-Unis. Le taux de chômage atteint 23% et la dette publique dépasse 100% du PIB. Le pays a été le théâtre ces dernières années de manifestations régulières contre les mesures d’austérité.

Le roi Abdallah, dont le pays est considéré comme l’un des plus stables du Proche-Orient, a reçu de nombreux messages de soutien, dont ceux des pays voisins, des monarchies du Golfe et des Etats-Unis.

JT du 04/04/2021 - Jordanie : un complot "de grande envergure" contre le roi

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