Joe Biden entame sa tournée européenne : l'Europe est secondaire mais reste importante pour faire face à la Russie et à la Chine

C’est son premier déplacement à l’étranger, depuis son arrivée à la présidence américaine. Joe Biden, jusqu’ici absorbé par la politique intérieure, entame ce mercredi une tournée en Europe pour participer à plusieurs sommets internationaux. D’abord en Grande-Bretagne pour le G-7 (11-13 juin). Ensuite, à Bruxelles pour l’OTAN (14 juin) et l’Union européenne (15 juin). En quelques jours, il aura l’occasion de rencontrer la majorité des dirigeants européens. Un séjour qui se terminera par un sommet avec son homologue russe, Vladimir Poutine, à Genève le 16 juin.

"Mon voyage en Europe est l’occasion pour l’Amérique de mobiliser les démocraties du monde entier", a écrit Joe Biden, se positionnant d’emblée comme un acteur central de ce qu’il présente comme un bras de fer idéologique face aux ‘autocraties’, Russie et Chine en tête, avec aussi les "forces nationalistes illibérales qui gagnent du terrain dans de nombreuses sociétés occidentales". Comme annoncé, Joe Biden veut restaurer le leadership américain dans le monde en rétablissant les liens transatlantiques, soumis à rude épreuve sous la présidence Trump.

Pour autant, que peut-on attendre des relations transatlantiques notamment face à la Russie et la Chine ? L’Europe est-elle si vitale pour les Etats-Unis dans cette lutte entre Grandes Puissances ? La politique européenne est-elle une priorité pour Joe Biden ?

"Soyons clairs, l’Europe est devenue un théâtre secondaire pour les Etats-Unis", résume Tanguy Struye, professeur en relations internationales à l’UCLouvain, "l’Asie pacifique étant une priorité depuis l’ère Obama. Mais l’Europe reste importante pour faire face à la Russie et à la Chine, d’où la volonté de l’administration Biden de recentrer l’OTAN au sein des relations transatlantiques".

Départ de Joe Biden avec l'Air Force One

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Tanguy Struye, professeur en relations internationales à l’UCLouvain. © Tous droits réservés

Relations transatlantiques : les annonces et les gestes de Joe Biden

Dans une tribune accordée au Washington Post, Joe Biden a évoqué plusieurs sujets à l’agenda transatlantique, à commencer par le climat. Les États-Unis sont "de retour à la présidence sur la question du changement climatique", a prévenu Joe Biden, et approfondiront la coopération transatlantique pour "conduire une transition mondiale vers une énergie propre", a-t-il ajouté.


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Le président américain mise désormais sur la reprise économique, "Mettre fin à cette pandémie, améliorer la sécurité de toutes les nations et favoriser une reprise économique mondiale solide et inclusive seront nos principales priorités", a-t-il déclaré.

Au passage, le président américain a salué l’accord conclu ce week-end entre les ministres des Finances du G7 sur la fixation d’un taux d’imposition mondial minimum de 15% sur les sociétés. Un impôt qui n’épargnerait pas les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), ses fidèles donateurs de la Silicon Valley, de quoi peut-être atténuer les velléités des Européens (en particulier la France) à défendre l’idée de leur imposer une taxe. Quatre pays le font déjà (Royaume-Uni, Espagne, Autriche, Italie).


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Concrètement, Joe Biden a déjà confirmé sa volonté de reconstruire les relations transatlantiques. Des gestes d’apaisement ont déjà été posés. Récemment, la Maison Blanche a levé les sanctions contre la société qui exploite le gazoduc russe Nord Stream 2, destiné à transporter du gaz vers l’Europe. Un geste que l’Allemagne, partenaire de la Russie dans ce projet, a apprécié… Alors même que Washington se positionne comme un concurrent énergétique, qui accuse Moscou de vouloir utiliser le gazoduc comme moyen de pression pour accroître la dépendance de l’UE vis-à-vis de la Russie.

Pour autant, tout n’est pas réglé entre les Européens et les Américains. En témoignent les traces de guerre commerciale sous l’administration Trump, qui concernent notamment les droits de douane sur les métaux, aluminium et acier. Des solutions devraient être trouvées d’ici à la fin de l’année, dit-on des deux côtés de l’Atlantique. Des discussions entre les deux géants de l’aviation Boeing et Airbus devraient également apaiser les tensions liées à la concurrence. Et à propos des taxes GAFAM, l’administration Biden veut un accord avec l’Europe dans les six mois.

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Le président américain, Joe Biden et le président chinois, Xi Jinping. © NICHOLAS KAMM - AFP

Qu’attend Joe Biden des Européens, face à la Chine ?

Européens et Américains ont de nombreux sujets de discorde avec la Chine : la loi de sécurité nationale imposée à Hong-Kong, le sort des Ouïghours dans le Xinjiang, les règles de l’OMC, les tensions en mer de Chine du sud, la montée de la puissance militaire…

Mais de manière pragmatique, Joe Biden attend de l’Europe qu’elle se rallie aux Etats-Unis face à la Chine, dans plusieurs domaines, à commencer par les nouvelles technologies. Le président américain n’a pas manqué d’exhorter les démocraties à mettre à niveau leurs "infrastructures numériques et sanitaires" en partie pour assurer "une alternative de haut niveau à la Chine" à l’avenir.


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"Dans ce domaine, Américains et Européens ont des défis communs", observe Tanguy Struye. "Que ce soit dans l’intelligence artificielle ou la 5G… Mais cela concerne aussi les semi-conducteurs, les Terres rares et les renouvelables. Tout cela va déterminer les prochaines industries, les emplois, les datas… Si on veut avoir un bloc transatlantique fort, face à la Chine, il faudra avoir des politiques communes. Pour l’instant, on n’y est pas. Les chinois sont plus forts que nous car ils contrôlent toute la chaîne : des matières premières aux technologies de la 5G ou de l’IA".

Sur le plan commercial, Joe Biden fera certainement pression sur les Européens pour qu’ils renoncent de manière plus claire à l’accord conclu avec la Chine en décembre dernier sur la protection réciproque de leurs investissements. Un texte visant à garantir les conditions d’activité des entrepreneurs lorsqu’ils investissent dans l’UE et en Chine, en discussion au Parlement européen.

Nombre d’eurodéputés voient d’un mauvais œil ce rapprochement avec Pékin. "Les Européens sont divisés", nuance Tanguy Struye. "La position de l’Allemagne vis-à-vis de la Chine et de la Russie, par exemple, repose sur des intérêts économiques, tandis que les Américains ont une perception géostratégique de leur position, avec une volonté de domination dans le monde".

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Le président russe, Vladimir Poutine, et le président américain, Joe Biden. © ANGELA WEISS,ALEXEY DRUZHININ - AFP

Quelle mission pour l’OTAN ?

Alors que l’ancien président Donald Trump avait menacé de sortir de l’OTAN, le qualifiant d'"obsolète", Joe Biden veut rassurer les alliés sur le rôle central de l’OTAN dans les relations transatlantiques. Le président américain tient au processus stratégique "de mise à jour de l’alliance transatlantique ".

"L’OTAN se cherche une nouvelle mission", explique Tanguy Struye. "Dans les années 2000-2020, l’Alliance s’était trouvé une mission dans la lutte contre le terrorisme en intervenant notamment en Afghanistan. Aujourd’hui, elle mise sur la ‘défense collective’, la défense du territoire européen face aux menaces russes et potentiellement chinoises. On revient donc à une logique de Guerre froide qu’on n’a plus vu depuis une trentaine d’années".

De fait, le rapprochement politique et militaire entre la Russie et la Chine inquiète le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Jens Stoltenberg. Selon lui, ce duo représente une "menace" pour le multilatéralisme.

Il s’agit donc de redéfinir le rôle de l’Otan dans le monde. "Comment l’OTAN doit-elle se positionner vis-à-vis de la Chine ?", analyse encore Tanguy Struye. "Les pays membres de l’Alliance sont divisés sur cette question. Du côté de la mer de Chine, d’autres pays comme l’Australie ou l’Inde, sont mieux placés géographiquement pour faire face à La Chine, au sein d’une autre alliance. En revanche, la question peut se poser pour éventuellement se protéger de la Chine en Méditerranée ou en Afrique". Reste à voir comment la Turquie se positionne vis-à-vis de la Chine et de la Russie, partenaires stratégiques et économiques. Joe Biden rencontrera le président turc Recep Tayyip Erdogan en marge du sommet de l’Otan.

Face à ces menaces, le président américain pourrait mettre la pression sur certains pays membres de l’OTAN qui s’éloignent des objectifs d’investir 2% de leur PIB dans la défense. "La Belgique est un mauvais élève avec 1.24% de son PIB", note Tanguy Struye, "C’est peu soutenable à long terme, quand d’autres pays atteignent les 1.7%".

Les questions des droits humains et de la démocratie sont perdues d’avances avec Vladimir Poutine.

Dans ce contexte, les discussions entre Joe Biden et Vladimir Poutine, le 16 juin, s’annoncent difficiles : l’Ukraine, le Bélarus (deux ex-républiques soviétiques), le sort de l’opposant russe emprisonné Alexeï Navalny, les cyberattaques…sont autant de sujets qui fâchent. Concernant l’Ukraine, la tension entre Russie et Occidentaux n’a jamais été aussi forte ces derniers mois, après que les Russes ont déployé 100.000 soldats derrière la frontière ukrainienne, en soutien aux séparatistes pro-russes dans le Donbass, ainsi que sur la péninsule annexée de Crimée… Faisant craindre une intervention de l’OTAN.

Joe Biden a déjà déclaré à son homologue ukrainien Volodimir Zelenski qu’il défendrait la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

La Maison Blanche alterne messages conciliants et mises en garde vis-à-vis de Moscou. La raison principale de ce sommet ? "Pouvoir regarder le président Poutine dans les yeux et lui dire : voici les attentes américaines", a prévenu Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale. L’objectif avancé est de rendre les relations entre les deux pays plus "stables et prévisibles".

"A mon avis, les questions des droits humains et de la démocratie sont perdues d’avances avec Vladimir Poutine. Elles seront remplacées par la recherche de solutions et la définition de lignes rouges à ne pas dépasser", avance encore Tanguy Struye. "Concernant l’Ukraine, il y a des solutions diplomatiques qui peuvent être mises en œuvre, comme créer un État fédéral avec des régions quasi-autonomes, tout en donnant une influence russe dans l’est du pays. Les Russes sont pragmatiques, mais il s’agit d’établir une relation de confiance".

En même temps, Joe Biden et Vladimir Poutine ont bien réussi à s’entendre sur des sujets sensibles. En février dernier, ils ont prolongé de cinq ans le traité de désarmement nucléaire "New Start", là où Donald Trump avait échoué. Peut-être est-ce un sujet qu'ils seront amenés à développer ?

L’avenir nous le dira. A ce stade, une conférence de presse commune des deux chefs d’État n’est pas à l’ordre du jour.

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