Joe Biden à Bruxelles : "Les Européens et les Américains ont pris pleinement conscience que leurs régimes sont mortels" selon Benoît Frydman

Symboliquement, le président américain a choisi l’Europe pour son premier grand voyage officiel à l’étranger. Une opération de séduction auprès des alliés historiques, mais délaissés notamment pendant les années Trump. Dans la foulée de la réunion du G 7 dans les Cornouailles, le voici maintenant à Bruxelles. Mais que vient-il chercher réellement ? Comment compte-t-il s’y prendre pour retrouver la confiance des Européens ?

Au-delà de venir chercher le soutien de ses alliés européens, le président américain vient restaurer l’alliance très abîmée par Donald Trump et notamment par rapport aux épreuves qui s’annoncent dans le monde qui vient, nous explique Benoît Frydman, professeur au Centre Perelman de Philosophie du Droit de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste des Etats-Unis.

La survie de nos démocraties

Joe Biden estime qu’il est question de la survie de nos démocraties. Pour Benoît Frydman, on pourrait dire que c’est un slogan pour refaire l’alliance traditionnelle du bloc occidental, "mais", dit-il "il y a, je pense, une réalité. Les Européens et les Américains ont pris maintenant pleinement conscience que leurs régimes sont mortels, voire menacés de manière imminente". Le philosophe rappelle qu’il y a eu une sorte de coup d’Etat " mou " de Donald Trump à la fin de son mandat pour contester le résultat des élections. Il observe aussi qu’il est possible que la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, soit la prochaine présidente de la République. "De plus, la démocratie dans le monde global d’aujourd’hui est attaquée comme modèle. La Chine, d’autres pays, la Russie disent qu’au fond c’est un modèle qui est dépassé et qui n’est pas performant, etc. notamment pour lutter contre les pandémies…".

Miser sur un changement de ton diplomatique

Ce dimanche, les démocrates de Belgique sont venus accueillir le président américain avec optimisme. Mais est-ce que la confiance des Européens est réellement restaurée après les années Trump ? Benoît Frydman parle-lui de soulagement du fait que Joe Biden ait été élu et du discours et propositions faites par celui-ci. "Mais, les Européens ne sont pas rassurés parce qu’ils ont vu avec Trump comment l’alliance peut s’effondrer d’un coup. Et surtout, ils savent que Biden n’est pas éternel et que le trumpisme peut revenir assez rapidement au pouvoir aux Etats-Unis. Et donc, ils ne veulent plus confier leur sort à un pays dont la situation intérieure est fragile".

Si l’on a senti le président français Emmanuel Macron très enjoué par rapport à l’arrivée du président américain, on sent aussi une réticence des Européens de s’aligner derrière un seul homme, comme cela a été le cas par le passé. "C’est sûr", explique Benoît Frydman qui constate que les présidents français et américain partagent les mêmes valeurs. Mais il constate aussi que "sur la stratégie politique, on voit que les Européens, la France et l’Allemagne pensent que l’Europe ne doit plus s’aligner, comme lors de la guerre froide, sur Washington, mais doit devenir le troisième acteur de l’Europe. Et on voit d’ailleurs que dans des dossiers clés, l’Europe refuse de faire ce que lui demande les Etats-Unis".

Des dossiers économiques

Des dossiers économiques sont au menu de différentes rencontres entre le président américain et les partenaires européens. Notons, par exemple, celui de la fiscalité des multinationales. Joe Biden a créé la sensation en imposant un impôt minimum mondial. Cette annonce est-elle une révolution politique ? Pour Benoît Frydman il s’agit plutôt d’un point d’accord entre les Européens et les Américains qui doit permettre une survie des régimes. C’est-à-dire qu’"il ne suffit pas d’assurer la survie de la démocratie, il faut aussi avoir de l’argent pour mener les programmes sociaux, sans lesquels ces régimes n’ont pas de sens". Mais selon le philosophe, si l’idée est intéressante, cela reste une déclaration de principes qui n’aura pas d’effet pratique "et il faut la relativiser". Il rappelle que l’idée est d’appliquer un taux d’imposition sur les sociétés de 15%. Or, il y a encore 30 ans le taux d’imposition moyen était de 40% au niveau mondial. Aujourd’hui ce taux est d’à peu près 23%. "Et on propose pour enrayer la chute un taux minimum à 15%. Alors évidemment c’est un peu bas. Les Américains et les Français s’étaient, semble-t-il, mis au départ d’accord pour 20% et les Américains ont changé d’avis. 15% c’est bas".

Autre taxe, celle concernant les GAFAM. Pour le spécialiste, il s’agit ici d’un point beaucoup plus concret. Il s’agit pour chaque Etat, d’instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des GAFAM "et ça, je crois que c’est l’avenir de la fiscalité mondiale. C’est-à-dire un retour en arrière… Au lieu de taxer les bénéfices, on va taxer les chiffres d’affaires, parce que ça, ce n’est pas délocalisable comme les sièges et sociétés". Pour Benoît Frydman, l’idée derrière cette décision est que les entreprises ne peuvent échapper à l’impôt "parce que ce que les entreprises ne payent pas, ce sont les individus et les travailleurs qui le paient". Il y a donc une vraie idée politique liée à la sociale démocratie, selon ce spécialiste. Et au-delà tu taux d’imposition "ce qui compte c’est de contrer l’ingénierie fiscale qui fait que les GAFAM ne payent en réalité ni 40%, ni 20%, ni 15%, mais 0% d’impôts".

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