Janvier 2011, les Egyptiens se soulèvent place Tahrir : "J’ai eu la chance de vivre ces moments de l’intérieur"

Nous venons d’arriver au Caire pour la RTBF radio, en cette fin janvier 2011. La place Tahrir, au cœur de la capitale, est occupée par des manifestants pro démocratie depuis quelques jours. Un homme s’approche de mon complice preneur de son Philippe Vanderbeck. Il demande à parler à son micro. "M. Moubarak, go. GO ! GOOOO !" Son cri de colère résonne du plus profond de son dégoût. D’autres l’imitent rapidement et défilent devant le micro. "Le temps d’Hosni Moubarak est terminé. Plus jamais Moubarak, jamais", crache un autre.

La peur est tombée en Egypte. La parole s’est libérée. Nous recueillerons en quelques jours des dizaines de témoignages de simples citoyens, de tous les milieux. Ils nous disent ce qu’ils n’avaient jamais pu exprimer librement auparavant, leur colère face au comportement de leurs dirigeants, leur soif de changement, de liberté, la fierté blessée d’une civilisation illustre tombée dans une misère indigne.


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Ces manifestants resteront inébranlables durant 17 jours la place transformée en camp retranché, nuit et jour. Ils martèlent sans fin leur slogan "Le peuple veut la chute du régime". Le 11 février, leur vœu se réalisera.

"Pourquoi pas nous ?"

La photographe et réalisatrice belge Pauline Beugnies était au Caire bien avant nous. Sentant que la jeunesse égyptienne se mobilisait, elle avait décidé de suivre les activités d’un groupe d’activistes. La mort d’un étudiant nommé Khaled Saïd, battu à mort par la police, avait déclenché chez eux un mouvement de protestation qui cherchait à prendre forme.

"Quand les Tunisiens se sont soulevés, ces jeunes se sont dit : pourquoi pas nous ? Ils ont créé une page Facebook baptisée 'Nous sommes tous Khaled Saïd'. Le constat était que cette brutalité policière peut nous arriver à tous, sans distinction d’origine sociale ou religieuse", se souvient-elle.

C’était fou comme élan, comme première impulsion : les gens descendent dans la rue et marchent

"J’ai eu la chance de vivre les tout premiers moments de l’intérieur, sourit Pauline Beugnies. La veille du 25 janvier, j’ai assisté à une réunion de préparation de la manifestation. Sur le moment, je ne réalisais pas l’ampleur du mouvement. Je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer le lendemain. Le 25, je suis partie avec un petit groupe d’une dizaine de personnes conduit par Soulafa Magdi, qui est aujourd’hui en prison. On a démarré d’un quartier populaire. Je me suis dit à ce moment : c’est un flop. Ce groupe s’est éparpillé, en demandant aux gens qui regardaient depuis leurs balcons de descendre. Ils ont scandé des slogans anti-Moubarak, réclamant pain, liberté et justice sociale. Quand on a quitté le quartier et qu’on a franchi un pont, on était déjà des centaines. C’était fou comme élan, comme première impulsion : les gens descendent dans la rue et marchent."

"Nous sommes arrivés sur Tahrir, poursuit la photographe, et des groupes comme le nôtre, il y en avait qui étaient partis des quatre coins du Caire. Je suis monté dans un bâtiment pour prendre des photos de haut. Et j’ai compris qu’une attaque de la police se préparait avec des 'baltaguis', des anciens criminels mercenaires recrutés pour ça. Ils ont foncé dans la foule. On m’a dit de ne pas retourner sur la place parce qu’ils arrêtaient tout le monde."

L’attaque des chameaux

A partir de ce moment, le mouvement ne s’est plus arrêté. Une occupation permanente de la place Tahrir s’est rapidement organisée et s’est poursuivie jusqu’au départ du président Hosni Moubarak. Le régime a tenté de briser l’occupation de la place en y envoyant des contre-manifestants, dont certains à cheval et à dos de chameau qui ont tenté de chasser les manifestants. Ces images hallucinantes ont fait le tour du monde. Pauline a aussi assisté sur la place aux premières divisions au sein du mouvement, qui dégénéraient parfois en bagarres.

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Le 2 février 2011, une attaque contre les manifestants de la place Tahrir est menée entre autres à dos de chameaux. © han kno cr MDA AP

Mais le 11 février, la partie est gagnée. Hosni Moubarak quitte le pouvoir qui est assumé par l’état-major militaire. Walid, jeune Egyptien qui a participé au soulèvement de Tahrir, se souvient de ce moment : "On a senti la liberté. J’étais avec des gens de gauche. C’était magnifique : on parlait de droits de l’homme dans les cafés. On disait qu’on ne quitterait jamais le pays. On parlait de construire une nouvelle Egypte. On pouvait dire 'je n’aime pas le système' sans craindre d’être arrêté."

"C’est bizarre de se réjouir autant pour un coup d’Etat militaire"

"Quand Moubarak est parti, on s’est réjoui, confirme Pauline Beugnies. On s’est dit que ça allait changer. On ne s’est pas rendu compte que c’était l’armée qui assurait la transition et ce que ça voulait dire. Je crois que j’étais jeune et très naïve. Un journaliste français m’a dit : 'c’est bizarre de se réjouir autant pour un coup d’Etat militaire.' C’était assez cynique, mais il n’avait pas tort. L’armée a mené la transition et allait contrôler la suite des événements. Les militaires n’allaient pas perdre un iota de leur pouvoir."

Les révolutionnaires égyptiens ont pourtant cru que l’armée était de leur côté. Durant toute l’occupation de la place Tahrir, des tanks encerclaient la place Tahrir, mais c’était de facto pour la protéger d’une intervention de la police. Des manifestants montaient sur les chars faire le V de la victoire. Ils pouvaient aller et venir librement. Devant les militaires, ils scandaient : "l’armée et le peuple main dans la main".

L’hésitation de l’armée

"L’armée a d’abord eu un rôle attentiste, analyse le géopolitologue Marc Lavergne. Il y avait des divisions : fallait-il réprimer la jeunesse ou, au contraire, s’en servir pour faire tomber Moubarak qui, à 82 ans, envisageait de se représenter à l’élection présidentielle ? L’armée a joué un double jeu. Elle s’est positionnée sur les points névralgiques du centre de la capitale. Mais elle s’est laissé embrasser par les manifestants, parce qu’elle refusait de tirer. Il y a eu cette image de fraternisation de l’armée avec les manifestants. C’était illusoire de la part des manifestants d’appeler l’armée à rejoindre le peuple. Les généraux au sommet préparaient l’avenir : il fallait tout changer pour ne rien changer. Il fallait se débarrasser de Moubarak qui était vieux et qui voulait léguer le pouvoir à son fils Gamal qui représentait une génération d’affairistes corrompus et mondialisés. La vieille garde des militaires égyptiens tenait l’économie du pays et vivait en parasites sur l’économie du pays et ses rentes, le tourisme, le pétrole, le gaz."

Cette mainmise sur les secteurs les plus rentables de l’économie égyptienne, l’armée ne l’abandonnera jamais. Après des élections libres remportées par les Frères musulmans, la reprise en mains se fera dans le sang (massacre de 800 sympathisants des Frères musulmans le 14 août 2013) et l’instauration d’un régime plus répressif que jamais.

Le désarroi des révolutionnaires

Pauline Beugnies a consacré un documentaire (Rester vivants) aux révolutionnaires égyptiens qui ont vu leur pays sombrer à nouveau dans la pire des dictatures. "La révolution, c’est à la fois un héritage fabuleux et un terrible fardeau. Il faut vivre avec ça, avec ces espoirs déçus, ces morts, ces copains en prison ou exilés. C’est lourd parce que c’est en partie un échec."

Rester Vivants (trailer) from Rayuela Productions on Vimeo.

Ces jeunes idéalistes sont aujourd’hui plongés dans le désarroi, certains, dans la dépression : "Ce n’est pas facile de mettre les mots là-dessus, soupire Pauline Beugnies. Beaucoup de gens ont vécu des moments de dépression et des difficultés. J’ai retrouvé récemment une militante. Elle est très perturbée. Il y a une dualité chez elle. Elle est parfois incohérente ou nerveuse. Il y a quelque chose de brisé chez beaucoup de ces jeunes. Certains sont partis."

Le mouvement fait encore peur au régime actuel

Mais les activistes de 2011 sont aussi convaincus d’avoir semé les graines d’un changement profond des mentalités en Egypte, explique la réalisatrice : "Ces jeunes ont réussi à faire réfléchir les gens, ils ont montré que la jeunesse avait quelque chose à dire. Ceux qui restent font preuve de résilience. Il y a un changement dans la société, porté par cette jeunesse. C’est ce qui explique que tant de gens soient encore mis en prison aujourd’hui : ce changement fait peur à ce régime ultra-conservateur."

D’ailleurs le régime actuel a développé son propre récit sur les événements de 2011, dont les jeunes démocrates sont effacés : "Il y a une réécriture de l’histoire, avec une redéfinition des héros et des perdants. La version officielle, c’est que l’armée a sauvé le peuple égyptien. Les Frères musulmans sont responsables de tous les maux. Il faut savoir que, à une exception près, l’armée a la mainmise sur tous les médias égyptiens, et donc sur le récit public."

Les jeunes portent des processus d’émancipation. C’est le cas pour le droit des femmes

Pauline Beugnies est persuadée que l’héritage du soulèvement de 2011 persistera, malgré tout : "Il y a un changement qui est irréversible. Les jeunes portent des processus d’émancipation. C’est le cas pour le droit des femmes : elles sont beaucoup plus visibles dans l’espace public. Il y a un mouvement 'MeToo' égyptien : des femmes ont publiquement dénoncé leurs agresseurs. C’était impensable il y a quelques années."

En revanche, l’unité qui a transcendé les différences sociales durant quelques semaines en 2011 s’est rapidement effritée, regrette la jeune Belge : " Ce qui est dur, c’est d’avoir vu à un moment donné une communion complète de gens très différents : nasséristes, Frères musulmans, anarchistes, femmes non voilées… Tout ce monde s’était rassemblé à Tahrir pour dire : 'Moubarak dégage !' Et aujourd’hui ces gens sont plus divisés que jamais. On a vu s’exprimer en 2012 et 2013 une véritable haine contre les Frères musulmans. La société reste ultra-divisée. Beaucoup de proches des Frères musulmans ont fui en Turquie, en Angleterre ou en Europe."

Alors faut-il voir en ces événements de 2011 sur la place Tahrir une révolution ratée, ou inachevée ? Pauline Beugnies rejette cette formulation : "Je ne parle pas de révolution, mais de soulèvement. C’est le début de quelque chose. Ce serait trop tôt et trop occidental de dire que c’est raté. Ce n’est pas une compétition, gagnée ou perdue. C’est un processus, un mouvement qui n’est pas à l’arrêt. Il fait partie de leur histoire, de leur force. On ne peut pas leur prendre ça, quelle que soit la violence de la répression."

Archives JT 03/02/2011: situation en Egypte

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