Jair Bolsonaro de plus en plus fragilisé : coronavirus, Lula, armée… Tout comprendre sur la situation au Brésil

Le Brésil est le deuxième pays au monde où l’on compte le plus grand nombre de décès en raison du coronavirus, juste après les Etats-Unis. Et le mois de mars a été le plus meurtrier. Une gestion de l’épidémie par Jair Bolsonaro jugée catastrophique par nombre d’observateurs.

Au delà de la situation sanitaire, Jair Bolsonaro doit faire face à de nombreux remous au niveau politique : le retour du leader de la gauche brésilienne, l’ex-président Lula, une situation de plus en plus tendue avec le Congrès et avec l’armée et une cote de popularité en chute libre

Le président est-il de plus en plus isolé ou bien rebat les cartes à mi-chemin de son mandat ?

1. Le Brésil, le nouvel épicentre de l’épidémie

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Le mois de mars a été le plus meurtrier en termes de décès liés au coronavirus. © AFP or licensors

Alors que le Brésil fait actuellement face à une hécatombe à cause du coronavirus, la gestion de la crise par Jair Bolsonaro est de plus en plus pointée du doigt.

Le mois de mars a été un des plus meurtriers avec plus de 66.000 morts. "Nous sommes au pire moment, avec des records de morts et de contaminations, ce qui signale qu’avril sera encore très mauvais", a souligné l’épidémiologiste Ethel Maciel, professeure à l’Université fédérale d’Espirito Santo (UFES). Les hôpitaux brésiliens sont quasi saturés. Dans plusieurs Etats, le personnel soignant a déjà commencé à attribuer les lits en soins intensifs aux patients les plus à même de survivre, indiquent nos confrères de l’AFP.

Tant sur la vaccination que sur le virus en lui-même, depuis le début de la crise sanitaire, Jair Bolsonaro s’est montré, pour le moins, sceptique, voir vindicatif, arguant qu’il fallait sauver l’économie du pays. Jair Bolsonaro n’a eu de cesse de remettre en cause les mesures de confinement appliquées par les gouverneurs du pays ou le Congrès, il a organisé des bains de foule, sans port du masque, au point qu’il sera contraint à un moment donné, par décision de justice, de s’y soumettre, et de minimiser les effets du coronavirus.

Mais le vent semble tourner et avec lui, les positions de Jair Bolsonaro.


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En tout cas, le ton du sulfureux président, face au coronavirus, semble changer. Il déclarait d’ailleurs il y a peu, "à partir de maintenant nous passons à une phase plus agressive contre le virus".

A ce jour, 325.284 personnes sont décédées du coronavirus au Brésil.

2. Le retour de Lula

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Lula pourrait être concurrent sérieux lors des élections de 2022. © AFP or licensors

Le changement de ton et de politique de gestion de crise arrive au moment où, en effet, la situation sanitaire devient hors de contrôle. Mais aussi au moment où plusieurs lignes politiques bougent dans le pays.


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Il avait été incarcéré, pour corruption, entre avril 2018 et octobre 2019 avant d’être libéré. L’homme, qui pourrait être un sérieux concurrent en 2022, n’est pas encore candidat, mais n’y verrait "aucun problème", a-t-il déclaré dans un entretien accordé au Monde.
 
Une bombe dans l’univers politique brésilien qui conduit l’actuel président à se repositionner. En effet, "Bolsonaro est à la fois autoritaire et populiste. Depuis le début de la crise sanitaire il a beaucoup voyagé dans les zones les plus pauvres du Brésil, sur les terres du parti des travailleurs (le parti de Lula, ndlr) en disant que c’était l’élite du congrès qui empêchait les travailleurs de travailler", analyse Frédéric Louault, professeur de sciences politiques à l’ULB, spécialiste de l’Amérique latine. Alors que Lula est vraiment considéré comme proche du peuple. Lui, est capable de montrer le côté superficiel du lien entre Bolsonaro et le peuple. C’est un retour inquiétant pour Bolsonaro".
 
Dès qu’il a pu recouvrer ses droits politiques, dès son premier discours, l’ex-président du Président du Brésil a tiré à boulets rouges pour dénoncer la politique de Jair Bolsonaro en demandant au peuple "de ne pas suivre les décisions imbéciles" de l’actuel président. Dans l’entretien accordé au Monde, il parle même de "président génocidaire", au regard de la crise sanitaire.
 
Et pour le conservateur au pouvoir, à mi-mandat et l’œil rivé sur 2022, le retour de ce sérieux concurrent n’était pas prévu au programme. Un événement qui le contraint, en partie, à changer son discours, "mais cette nouvelle posture, lui-même n’y croit pas. Pendant longtemps, il s’est déresponsabilisé en pointant le Congrès, les gouverneurs, les maires. Une posture où le gouvernement n’était responsable de rien. Mais il est allé trop loin dans la négation", relève Frédéric Louault.

3. Les liaisons dangereuses du capitaine et des généraux

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Cette semaine le ministre de la défense du Brésil a été limogé. En conséquence les chefs des trois corps de l’armée (terre-air-mer) ont démissionné. Une première dans l’histoire du pays. © AFP or licensors

D’autant que des tensions apparaissent avec certaines franges de l’armée, pourtant alliée originelle de la politique de Bolsonaro.

Ce lundi 29 mars, Bolsonaro a opéré un remaniement ministériel. Au total 6 ministres ont été délogés de leurs fonctions dont le ministre des Affaires étrangères, celui de la Justuce et celui de la Défense. Le départ du ministre des Affaires étrangères, Ernesto Araujo, était attendu, en raison de la pression exercée par le Congrés. Ce proche de Bolsonaro idéologiquement, était pointé du doigt pour l’isolement du Brésil sur la scène internationale et notamment pour les récentes tensions avec la Chine.

En revanche, le départ du ministre de la Défense, Fernando Azevedo e Silva, a pris les observateurs de court. Le départ surprise de ce dernier a été très mal vécu par les commandants des trois forces, le général Edson Pujol (armée de terre), l’amiral d’escadre Ilques Barbosa (marine) et le chef de l’armée de l’air Antonio Carlos Bermudes. "Jair Bolsonaro voulait que son ministre de la Défense limoge le chef de l’armée de terre (Edjson Pujol, ndlr), mais ce dernier a refusé, c’est la raison pour laquelle il a été ensuite renvoyé. Et en solidarité, les autres chefs de l’armée ont démissionné", indique Frédéric Louault. Voir les chefs des trois corps de l’armée démissionner de la sorte est une première dans l’histoire du pays.

Depuis plusieurs mois, Jair Bolsonaro met une forte pression sur les militaires, notamment la frange modérée. "Bolsonaro a voulu se servir des militaires mais ils ont refusé. Ils étaient d’accord pour donner un coup de main mais n’ont pas voulu s’aligner considérant que les forces armées ne sont pas politiques". Et d’ajouter, "ce que souhaite Bolsonaro c’est un gouvernement autoritaire au Brésil. Ce sont même plutôt les militaires qui tentent de le ramener à la raison".

Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l’armée et nostalgique de la dictature militaire (1964-1985), bénéficierait en revanche d’un vaste soutien parmi les militaires moins gradés. La plupart des analystes estiment que le remaniement ministériel avait justement pour but de renforcer son contrôle sur l’armée.

Pourtant, depuis le début de son mandat, jamais la politique n’a été aussi militarisée. "Bolsonaro n’a eu de cesse de vouloir militariser son gouvernement, il y a désormais plus de militaires (dans les arcanes politiques, ndlr) que dans les années 1960 (période de la dictature militaire, ndlr)", souligne Frédéric Louault.


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Ce bras de fer, les militaires et le chef de l’exécutif a été mis en lumière à un moment qui n’a rien d’anodin, à la veille du 31 mars, date anniversaire du début de la dictature militaire 1964, alors qu’avait lieu dans le pays un débat sur la place de l’armée en politique.

4. A la recherche de nouveaux soutiens politiques ? Rapprochement avec le "Centrão"

"Le Congrès est majoritairement conservateur et l’opposition à Bolsonaro y est faible. Au début de son mandat, il y avait une sorte d’harmonisation mais les relations se sont tendues au moment de la crise sanitaire. A ce moment le congrès a pris ses responsabilités, notamment avec la mise en place de mesures (auxquelles Jair Bolsonaro était opposé, ndlr)", analyse Frédéric Louault.

Dans ce contexte tendu, le président Bolsonaro tente de se rapprocher du "Centrão", groupe informel de parlementaires centristes qui monnaient leur soutien en échange de postes importants.

"Les changements ont répondu à une double logique : d’abord, il devait faire de la place au Centrão, et ensuite il voulait être entouré de personnes les plus loyales possible, notamment au sein de l’armée pour faire face à la crise politique", explique à l’AFP, le spécialiste en relations internationales Oliver Stuenkel.

Mais ces repositionnements politiques fragilisent Jair Bolsonaro, il est en quelque sorte redevable. "Plus Bolsonaro est affaibli, plus les membres du Congrès sont en position de force", souligne Frédéric Louault.

Le chef de l’Etat a d’abord cédé à la pression de parlementaires qui lui réclamaient le départ du chef de la diplomatie Ernesto Araujo, pourtant allié idéologique du chef de l’Etat. Il a été remplacé par Carlos Alberto Franco França, un diplomate au profil plus discret.

Autre geste pour s’attirer les faveurs du Centrao : Bolsonaro a nommé Flavia Arruda, une députée centriste, au secrétariat du gouvernement, chargé de dialoguer avec le Parlement.

5. Empêcher l’impeachment

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Plusieurs demandes de destitution ont été déposées contre Jair Bolsonaro. © AFP or licensors

L’étau dans lequel se trouve Jair Bolsonaro est de plus en plus serré, notamment face aux parlementaires. En effet, près d’une soixantaine de demandes de destitution ont été déposés contre lui, explique Frédéric Louault. Mais pour avoir une chance d’aboutir, il faudrait que le Congrés se retourne contre lui, et notamment le président de la Chambre des députés qui, seul, peut enclencher les procédures.

Mais pour l’heure, le leader a obtenu de quoi respirer un peu. En février dernier, Jair Bolsonaro, après d’âpres négociations, est parvenu à obtenir la nomination de deux alliés à sa présidence, au Sénat mais surtout, aussi, à celle de la Chambre des députés, où c’est finalement Arthur Lira, chef de file du parti progressiste et favorable à Bolsonaro qui l’a emporté. Pour le moment, "même si la pression est forte sur le président de la Chambre, il résiste et Bolsonaro est protégé", indique Frédéric Louault.

Mais ce marchandage politique a un coût. Celui de devoir se rapprocher de la droite conservatrice, au sein de cette force regroupant une quinzaine de partis de centre et de centre droit, la centrão. "A ce moment, les parlementaires tiennent en quelque sorte Bolsonaro et ils ont tout intérêt à utiliser cette pression", analyse Frédéric Louault, professeur de sciences politiques. Comme l’explique le journal Le Monde, en échange de ces nominations, Bolsonaro a promis des postes mais aussi de l’argent pour financer des infrastructures dans les circonscriptions tenues par des élus alliés au président.

Enfin c’est aussi un pari risqué. Si pour l’heure il est protégé de la menace de destitution, cela pourrait basculer rapidement, notamment en raison de sa gestion de la crise sanitaire, avec la notion de "crime de responsabilité, celle qui avait été activée contre Dilma Rousseff […]. Si la pression populaire devient trop forte ou encore si les tensions s’accentuent avec le Congrès, il se peut que ce dernier se retourne […] c’est une épée de Damocles sur Bolsonaro s’il n’accepte de faire un pas vers la droite conservatrice", détaille Frédéric Louault.

6. Cote de popularité en chute libre

D’autant que la pression populaire pourrait avoir de plus en plus de coffre. En effet, si le président brésilien est parvenu à conserver une cote de popularité assez constante et importante sur toute l’année 2020, la gestion de la crise sanitaire semble avoir de sérieuses répercussions.

Comme le souligne l’agence de presse Reuters, en février dernier, Jair Bolsonaro bénéficiait de 32,9% d’opinions favorables contre 41,2% en octobre 2020. "Cette baisse de popularité influe sur le changement de discours de Jair Bolsonaro. Il adapte son discours. Ainsi, même s’il maintient la rhétorique de la relance économique il y ajoute un peu d’humanisme", relève Frédéric Louault.

Ainsi, le président brésilien est effectivement de plus en plus mis sous pression et isolé, mais il tente de rebattre les cartes, parce qu’il a de moins en moins le choix que de devoir s’adapater. Le risque c’est que "plus il est fragilisé, plus sa nature autoritaire refait surface et ça c’est dangereux", analyse Frédéric Louault.

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