"J'aime ma peau! J'aime mes cheveux!": cette école veut rendre confiance aux enfants noirs

Le vendredi matin, c’est devenu un rituel, une tradition pour les enfants de l’école maternelle Ember Charter de Brooklyn. C’est le moment de la "réunion de famille". Au son de "We are family", du groupe funk Sister Sledge, les enfants se regroupent auprès de Tamequa Neale, responsable de la culture et du leadership à Ember. C’est elle qui anime chaque semaine la réunion.

"Nous écoutons cette chanson parce que nous sommes tous frères et sœurs", explique-t-elle en guise de préambule. Pendant une demi-heure, Tamequa propose des exercices et analyse, avec l’aide des enfants, des images à double interprétation. Tout le monde peut participer, et ceux qui donnent leur avis sont remerciés collectivement. "Bravo, tu nous as aidés à apprendre quelque chose".

"Je m’aime et j’aime ma peau"

La fin de la séance est marquée par une session collective d’affirmation de soi, de l'"empowerment". "Je m’aime !", crie Tamequa. Tous les enfants reprennent en chœur. "J’aime ma peau ! J’aime mes cheveux ! J’aime mes oreilles ! J’aime mon nez ! Je m’aime et je vous aime."

La réunion de famille, c’est un moment – comme tant d’autres dans cette école — destiné à se donner confiance, à s’accepter et à apprendre à s’aimer. Un besoin particulièrement criant chez les enfants de couleur, selon Tamequa Neale. "Crier qu’on aime sa peau, c’est essentiel, surtout pour notre population. La plupart des enfants viennent d’Afrique ou des Caraïbes, ou ils ont des racines africaines. Et ils ont tous en commun une histoire d’oppression et de propagation d’idées selon lesquelles ils sont inférieurs, surtout à cause de leur physique. C’est pour cela qu’on crie haut et fort qu’on s’aime, et pas que physiquement d’ailleurs. On dit aussi qu’on aime notre cervelle !".

Changer de perspective

Outre l’affirmation de soi, la façon d’enseigner et le contenu des leçons correspondent à un projet d’établissement différent de celui des écoles publiques américaines traditionnelles. Ici, on apprend le monde et l’histoire du point de vue de la diaspora africaine, pas de celui d’un blanc dont les ancêtres sont Européens. C’est ce qu’on appelle l'"afrocentrisme".

"La colonisation est majoritairement le fait de six pays européens, et ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Les livres d’histoire expliquent donc que c’est Christophe Colomb qui a "découvert" l’Amérique, or il y avait déjà des hommes qui vivaient ici. Avant 1492, le monde existait déjà", explique Rafiq Kalam Id-Din, fondateur et directeur de l’école Ember Charter.

"Notre objectif c’est de proposer une autre perspective à nos étudiants, de l’analyse et avant tout, la vérité historique. Avant 1492, des empires immenses ont été dirigés par des personnes de couleur, pensez à l’empire islamique qui englobait le sud de l’Europe et une partie de l’Asie ou encore à Gengis Khan".

Ici, on veut surtout éviter que l’histoire des noirs américains se résume à l’esclavagisme et à la ségrégation, des concepts très – trop — négatifs. "Si c’est ça la définition d’être noir, c’est très incomplet", remarque Rafiq Kalam Id-Din. Dans cette école, on étudie donc l’histoire et la culture de ceux qui, il y a quatre ou cinq générations, vivaient encore sur le continent africain. Bien avant que la traite des noirs les déconnecte de leur identité. "Nous essayons de comprendre qui nous sommes en étudiant notre passé et les points communs entre nos cultures."

Popularité croissante

Ce concept d’enseignement afrocentré n’est pas unique à New York, il existe désormais plusieurs écoles de ce type rien qu’à Brooklyn. D’autres ont ouvert leurs portes en Californie, en Pennsylvanie ou encore dans l’Ohio. Car la demande est là. A Ember, les inscriptions ont augmenté de 45% en 4 ans. Ici on a dû recruter plusieurs professeurs, souvent des mères d’enfants déjà inscrits dans cette école.

C’est le cas de Shanida Frances, dont les trois enfants sont scolarisés ici. "Moi j’ai carrément déménagé pour inscrire mes enfants ici. Avant, ils fréquentaient une école où je ne dirais pas qu’ils étaient confrontés au racisme mais où ils n’étaient pas prioritaires aux yeux des enseignants", raconte-t-elle. "Ici, les besoins spécifiques de mes enfants sont rencontrés. On leur donne la même chance qu’aux enfants issus de milieux plus privilégiés. Ici, on les pousse pour qu’ils atteignent leur potentiel maximal, on leur apprend l’autonomie, l’esprit critique, on les prépare au monde réel."

Janay Johnson, maman d’une préado et elle-même future enseignante à Ember abonde dans le même sens. Elle, c’est surtout l’approche de l’école par rapport à l’Histoire qui l’a décidée à inscrire sa fille ici. "Toute notre vie, on nous parle de l’histoire des autres, de gens qui ne nous ressemblent pas", détaille-t-elle un brin gênée. "Dans les écoles publiques, on ne met pas en avant notre culture à nous. Les enfants noirs n’ont pas de modèles en qui se reconnaître à part Martin Luther King, Barack Obama ou Rosa Parks. Il faut aller au-delà et faire comprendre aux enfants qu’ils ont les capacités de devenir qui ils veulent et d’atteindre les étoiles." Sa fille veut devenir avocate.

Dans cette école, on n’appelle pas son prof "monsieur" ou "madame", mais plutôt "ma sœur" ou "mon frère". En classe, chacun est amené à réfléchir et à s’exprimer. Avec toujours le même but : booster la confiance et la fierté.

Les couloirs de l’école sont colorés, ornés de portraits de grandes personnalités noires : Martin Luther King, Barack Obama, Malcolm X, Marcus Garvey, Frederick Douglass, Medgar Evers ou encore Georges Washington Carver. A leurs côtés, de grandes photos encadrées rappellent l’importance de l’activisme en toutes circonstances. Contre le racisme ou l’exploitation des travailleurs ; pour l’égalité salariale, la paix en Birmanie, ou encore la vérité sur les disparitions d’étudiants sous la dictature en Argentine.

Une ségrégation nouvelle ?

Mais une école destinée aux enfants noirs ou latinos, n’est-ce pas une nouvelle forme de ségrégation ? Un constat d’échec de la mixité raciale et de l’égalité des chances aux Etats-Unis ? A ces questions, Rafiq Kalam Id-Din a plusieurs réponses. "Il n’y a pas de panneau "pour enfants noirs et métisses" à l’entrée de l’école. Tout le monde est le bienvenu, les blancs aussi et il y en a déjà eu. Si certains pensent que cette école est destinée seulement aux noirs, ils se trompent", explique-t-il.

Il rêve d’ailleurs d’en accueillir beaucoup plus, des blancs, pour qu’eux aussi puissent avoir accès à une autre perspective historique. "S’il y avait des écoles comme celles-ci partout, il n’y aurait pas des types qui abattent des gens juste parce qu’ils sont noirs. Ce sont surtout les enfants blancs qui ont besoin de ce type d’enseignement, pour qu’on change l’image qu’on leur donne des noirs, parce que ce sont eux qui risquent de reproduire le racisme et le suprémacisme blanc."

A 12 ans, Mariano se dit heureux de fréquenter cette école depuis plusieurs années. Il estime qu’elle lui a donné les bases nécessaires pour s’en sortir dans la vie. "Dans la vraie vie, les gens ne vont pas être gentils tout le temps, il y en aura toujours pour vous rabaisser. Avoir des profs qui vous disent que vous devez vous aimer, c’est un privilège parce que dans le monde réel, on ne vous dit pas de vous aimer." Isaiah, 12 ans également, estime, elle, que si elle était confrontée un jour à des propos racistes, elle pourrait désormais mieux y répondre. "Je pense que je serai mieux préparée que d’autres, et je défendrai notre communauté, avec tout ce que j’ai appris. J’essayerai de les faire réfléchir et de débattre."

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