Italie : le scandale des cimetières à fœtus

C’est un endroit discret, situé à l’extrémité de l’immense cimetière Flaminio, au nord de Rome. Certains l’appellent le jardin des anges, mais c’est un jardin qui fait froid dans le dos. Ici, des centaines de croix métalliques sont plantées dans l’herbe. Sur chacune est positionné un petit panneau noir avec le nom et le prénom des femmes qui ont affronté un avortement thérapeutique, soit un avortement après le premier trimestre de grossesse.

C’est une jeune femme, Marta, qui a découvert la chose et a fait part de son désarroi dans un texte publié sur les réseaux sociaux. "Je commence en précisant que ceci n’est pas ma tombe, mais celle de mon fils…", écrit-elle en expliquant tout le parcours pour comprendre ce qu’était devenu le fœtus laissé à l’hôpital où elle avait avorté : "le respect de ma vie privée a été violé, quand ils m’ont dit que c’est la commune qui pense à l’enterrement pour des raisons de bienfaisance, comme si on me disait : 'Tu as voulu l’abandonner alors nous y pensons, nous'. Je pourrais encore écrire sur ma colère en voyant que sans mon consentement, d’autres ont enterré mon fils avec une croix, un symbole chrétien, qui ne m’appartient pas, avec mon nom écrit dessus !"

Le témoignage de Marta a ouvert la boîte de Pandore, des centaines d’autres femmes ayant subi un avortement thérapeutique ont contacté Elisa Ercoli, la présidente de l’ONG, Differenza Donna : "Après ce témoignage, nous avons été contactés par 150 autres femmes, elles avaient toutes traversé l’expérience douloureuse d’un avortement thérapeutique dans différents hôpitaux romains, et toutes ont découvert dans le même cimetière, une croix avec leur nom et leur prénom dessus."

Une loi qui date de 1939

A Rome, l’hôpital San Camillo Forlanini est le centre de référence pour l’IVG.

Chaque année plus de deux mille avortements y sont pratiqués, dont plus de la moitié qualifiés de thérapeutiques, un choix fait après un diagnostic prénatal, une procédure qui est autorisée en Italie jusqu’à la vingt-deuxième semaine d’aménorrhée. Ici, les médecins confirment que pour l’enterrement du fœtus, le choix est proposé aux patientes, comme l’exige la loi.

Giovanna Scassellati, est gynécologue, elle se bat pour le droit des femmes à l’avortement depuis 1978, l’année ou a été votée la loi 194 autorisant l’avortement en Italie. "La majorité des femmes ne veut pas organiser de funérailles pour le fœtus, elle le laisse à l’hôpital. Les autorités sanitaires autorisent alors l’enterrement, mais les fœtus sont pris en charge par l’AMA, l’entreprise qui gère les immondices à Rome, ce sont eux qui décident où les mettre."


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L’entreprise municipale qui s’occupe des immondices, s’occupe aussi des cimetières, les responsables affirment que la sépulture des fœtus respecte la loi de 1939, une loi qui n’a jamais été revue et qui autorisait les familles à inscrire le nom de la mère dans le cas d’un bébé né décédé. Mais qui est contraire à la loi sur l’avortement qui elle exige le respect de l’anonymat des femmes. Le cas du cimetière de Rome n’est pas isolé, à Brescia aussi une avocate a dénoncé la même situation. "Je suis allée voir sur les registres en ligne du cimetière, et là, j’ai vu qu’il y avait cette petite tombe d’un certain 'Céleste' avec mon prénom et mon nom, enterré en 2015, explique une femme, alors que j’avais exprimé le désir que mon enfant ne soit pas enterré."

Des centaines de fœtus seraient ainsi enterrés en Italie, parfois accompagnés par une cérémonie religieuse organisée par des activistes des "mouvements pour la vie", au mépris de l’anonymat et de la liberté de culte des femmes. Voilà pourquoi cette ONG, qui lutte contre la violence faite aux femmes, a décidé de porter plainte, pour violence institutionnelle. Les institutions seraient influencées par les mouvements contre l’avortement, estime Elisa Ercoli : "Dans une démocratie, ces mouvements pro-vie ont le droit d’exister mais ils ne peuvent pas influencer l’application des lois, et les principes de laïcité de l’Etat italien." Une enquête judiciaire est en cours, l’affaire fait scandale dans un pays ou l’accès à l’avortement est souvent un vrai parcours de combattant.

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