Italie : la vie de misère des migrants exploités par les "caporaux mafieux"

En manque de travailleurs agricoles dans les champs, le gouvernement italien a annoncé une régularisation partielle des sans papiers. Le décret prévoit d’accorder des permis temporaires de six mois dans certaines conditions. Exploités par les mafias du sud de l’Italie, ces migrants africains vivent dans des conditions déplorables et ils estiment que ces permis provisoires ne sont pas suffisants.

A quelques kilomètres de Foggia, dans la Pouilles, se dresse un bidonville au milieu des champs. Tout le monde appelle cet endroit "Le Ghetto". Chaque matin, les "caporaux" passent sur la route pour choisir leurs hommes. Ces mafieux exploitent les migrants pour proposer de la main-d’œuvre à bas prix aux exploitants agricoles. Des baraques en tôles ou des vieilles caravanes s’entassent pour loger des milliers de migrants.


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Lorsqu’il pleut, le ghetto se transforme en champs de boue. "Regardez, comment on vit ici, même les animaux ne vivent pas ainsi…", crie un homme les pieds dans la boue. Seuls des Africains vivent dans le ghetto, tous arrivés clandestinement ces dernières années. "Quand commence la saison des tomates, nous sommes entre 4 et 5000 personnes à vivre ici, ça varie un peu, mais avec ce virus, comme le pays est malade et que les routes sont fermées, nous sommes un peu moins nombreux car beaucoup ne sont pas encore revenus."

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Sénégalais, Ibra Diouf est arrivé en Italie en 2016. © VALERIE DUPONT – RTBF

L’histoire d’Ibra Diouf

Ibra Diouf est Sénégalais. Il est arrivé en Italie en 2016. Il est le seul à accepter de nous montrer ses conditions de vie. Nous pénétrons dans sa caravane, une forte odeur d’urine se mélange à celle des restes de nourriture. "Voilà, ceci est ma maison, dit humblement ce géant, tout en muscle, vous voulez quelque chose ? Un café… ?"

Ibra travaille dix heures par jour dans les champs, pour le moment c’est la récolte des asperges, ensuite ce seront les tomates puis les olives. Il nous montre un tas de fiches de paie en affirmant qu’elles sont fausses et que sans contrat de travail légal, il ne pourra pas obtenir le permis de six mois promis par le gouvernement : "Ce n’est pas un problème de travail, c’est un problème de documents pas de travail. Pour nous aider réellement il faut nous accorder un document valable deux ans, ou même 5 ans. Alors oui, cela aiderait réellement les personnes comme moi. Car tu as vu des blancs travailler ici ? Non ! Seulement des Noirs !"

Les associations d’aide aux migrants pas satisfaites

Dans le ghetto, seuls 10% des migrants ont un permis en règle, les autres sont illégaux, entre autres, à cause de la loi Salvini, une loi qui a bloqué les permis pour raisons humanitaires. Mais avec le coronavirus, les ouvriers agricoles d’Europe de l’Est ne sont pas rentrés en Italie et dans les champs les légumes pourrissent sur pied, voilà pourquoi le gouvernement a annoncé cette régularisation partielle, pour faire sortir de l’ombre les invisibles.


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Cette régularisation partielle annoncée par le gouvernement n’est pas du goût des associations d’aide aux migrants. "Ce n’est pas la loi que nous souhaitions, explique Yvan Sagnet, un activiste camerounais installé en Italie et qui a fondé l’association "No Cap" qui lutte contre l’exploitation des migrants par les "caporaux", "c’est une loi qui se limite seulement à l’utilité du travailleur immigré, et qui ne se base pas sur les droits mais sur l’économie, mais c’est quand même un pas en avant, et nous estimons que sur les six cent mille sans papiers qui vivent en Italie, deux cent mille seront régularisés au moins pour six mois."

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© VALERIE DUPONT – RTBF

Une régularisation partielle

Car voilà seuls les sans papiers qui réussiront à convaincre un employeur de leur procurer un contrat dans l’agriculture ou l’aide à domicile seront régularisés. Après six mois si leur contrat est prolongé, ils pourront obtenir un permis de travail à plus long terme. Les autres migrants peuvent demander le permis temporaire seulement si leur permis de séjour est périmé depuis le 31 octobre 2019.


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Exploités par les "caporaux mafieux", illégaux depuis trop longtemps, bien peu d’habitants des ghettos pourront donc faire partie du lot. Jeudi, ils ont organisé une manifestation pour défendre leurs droits. "Pour l’instant nous sommes comme des morts vivants, nous avons quitté nos pays pour venir ici et vous avez besoin de nous tout comme nous avons besoin de vous", dit un jeune migrant. Ils demandent une régularisation sans conditions. Voilà pourquoi le 21 de chaque mois, ils ont décidé de se croiser les bras, de ne pas ramasser les légumes. C’est la grève des invisibles.

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