"Islamo-gauchisme": le mot qui hystérise le débat en France

L’islamo-gauchisme gangrène dangereusement les universités françaises, qui seraient devenues le repaire d’une idéologie dangereuse. C’était le thème d’une enquête du Figaro publiée il y a une semaine. Interrogée à ce sujet sur la chaîne CNews, la ministre française de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a annoncé qu’elle demanderait un "bilan de l’ensemble des recherches qui se déroulent en France", dans le but de démasquer les chercheurs qui utilisent leur position "pour porter des idées radicales ou pour porter des idées militantes".

L’annonce a immédiatement provoqué un tollé dans les milieux académiques et une polémique politique. A l’Assemblée, la ministre a été accusée de lancer une "chasse aux sorcières" et une "police de la pensée".

Sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce

Le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) a contesté la pertinence de la requête de la ministre : "La polémique actuelle autour de l’islamo-gauchisme, et l’exploitation politique qui en est faite, est emblématique d’une regrettable instrumentalisation de la science." Le CNRS se dit pourtant prêt à participer à l’étude que la ministre voulait lui commander. Entretemps, Frédérique Vidal a décidé de ne plus s’adresser au CNRS, mais à une autre instance, l’alliance Athena, qui dit elle-même n’avoir reçu aucune demande en ce sens, renforçant une impression d’improvisation politique sur un sujet explosif.

La Conférence des présidents d’universités a réagi de manière plus virulente encore, disant "sa stupeur face à une nouvelle polémique stérile sur le sujet de l’islamo-gauchisme à l’université." Les présidents appellent froidement leur ministre de tutelle à "élever le débat": "Si le gouvernement a besoin d’analyses, de contradictions, de discours scientifiques étayés pour l’aider à sortir des représentations caricaturales et des arguties de café du commerce, les universités se tiennent à sa disposition. Le débat politique n’est par principe pas un débat scientifique : il ne doit pas pour autant conduire à raconter n’importe quoi."

C’est que la notion même d’islamo-gauchisme est contestée. "Islamo-gauchiste" serait plus une invective destinée à discréditer un interlocuteur qu’un concept scientifique opérationnel.

C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de Cnews, plus largement, à l’extrême droite qui l’a popularisé

A l’origine, le sociologue Pierre-André Taguieff l’utilise pour désigner "une convergence entre intégristes musulmans et groupes d’extrême gauche, à la faveur d’ennemis communs". Mais dans son communiqué, le CNRS estime que qu’il ne s’agit que d’un "slogan politique utilisé dans le débat public" qui "ne correspond à aucune réalité scientifique. Ce terme aux contours mal définis, fait l’objet de nombreuses prises de position publiques, tribunes ou pétitions, souvent passionnées."

"Ce n’est pas un concept", renchérissent les présidents d’université. "C’est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique, et qu’il conviendrait de laisser, sinon aux animateurs de Cnews, plus largement, à l’extrême droite qui l’a popularisé. Utiliser leurs mots, c’est faire le lit des traditionnels procureurs prompts à condamner par principe les universitaires et les universités."

Le terme a fait un retour en force dans le débat en France après l’assassinat du professeur d’histoire Samuel Paty, le 16 octobre 2020. Le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer avait déjà estimé à ce moment que "l’islamo-gauchisme fait des ravages à l’université".

Des universitaires de renom lui avaient donné raison, en publiant dans Le Monde un Manifeste des 100, dénonçant un déni du monde académique sur l’islamisme. Les signataires fustigeaient dans la foulée "les idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale […] nourrissant une haine des Blancs et de la France […] et le prêchi-prêcha multiculturaliste". "Il est temps de mettre fin au nouveau terrorisme intellectuel, à base de décolonialisme et d’islamo-gauchisme qui règne dans les universités", martelait encore il a quelques jours le géographe Fabrice Balanche.

Tentatives de délégitimation

Frédérique Vidal voulait d’ailleurs aussi demander au CNRS d’examiner la pertinence de la recherche sur ces thématiques nouvelles. L’institution lui a, là aussi, sèchement répondu : "Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de 'race', ou tout autre champ de la connaissance."

"La nouveauté ce n’est pas qu’il se produise un différend, banal, dans l’enceinte académique", écrit le spécialiste du monde arabe François Burgat, lui-même régulièrement taxé d’islamo-gauchisme. "C’est d’abord le fait que certains collègues, au demeurant très minoritaires, entendent s’abstraire des règles traditionnelles – paritaires – d’évaluation de la recherche et imposer leurs vues en faisant régler ce différend par voie administrative unilatérale. C’est ensuite le fait que cette vision des choses soit puissamment relayée non point seulement par le mainstream médiatique mais, bien plus gravement, que le gouvernement l’adopte sans la moindre distance critique. Dans ce contexte, les propos de la ministre de la Recherche font véritablement déborder le vase."

Appels à la démission

Le tollé provoqué par la sortie de la ministre de l’Enseignement supérieur la place désormais en position inconfortable. Les appels à sa démission se multiplient. "Elle livre à la vindicte populaire les personnes qui produisent et diffusent les savoirs dont nous avons tant besoin dans cette époque hyperviolente, dit l’économiste Thomas Piketty dans Libération. Avec l’extrême droite aux portes du pouvoir dans plusieurs régions et au niveau national, c’est totalement irresponsable. Elle doit partir."

Le gouvernement d’Emmanuel Macron se serait lancé dans une "opération de déminage" pour sauver la ministre contestée de toutes parts. Par l’intermédiaire du porte-parole du gouvernement, le président a rappelé son "attachement absolu à l’indépendance des enseignants-chercheurs". Des députés de la majorité reconnaissent une "maladresse" et une "erreur de communication", mais défendent "une femme très courageuse".

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