Irlande, l'heure du vote: le blasphème sera-t-il encore un délit?

Irlande: le blasphème sera-t-il encore un délit? Les Irlandais décident aujourd'hui
Irlande: le blasphème sera-t-il encore un délit? Les Irlandais décident aujourd'hui - © Tous droits réservés

Il y a quelques jours encore, on distribuait des tracts à ce sujet dans les rues du centre ville de Dublin. Le ministre irlandais de la Justice et de l'Egalité, Chales Falagan, en personne, militait pour convaincre les habitants de l'île d'émeraude de voter pour que le blasphème ne soit plus considéré comme un acte punissable par la loi.  

"Certains pays regardent ce qui se passe dans le monde et se disent, un pays comme l’Irlande considère le blasphème comme un délit dans sa constitution. Je pense que ça porte atteinte à notre réputation expliquait le ministre au micro de la télévision publique RTé. Et comme la plupart des pays européens aujourd’hui, nous avançons vers le retrait du blasphème comme délit".

L'enjeu: retirer le mot "blasphématoire" de la constitution 

Les Irlandais ont jusqu'à 23 heures (heure belge) ce vendredi pour se prononcer. C'est l'article 40.6.1 de la constitution irlandaise qui est aujourd'hui l'objet du référendum. Cet article prévoit que "la publication ou l’énoncé d'un propos blasphématoire, séditieux ou indécent est un délit qui sera puni conformément à la loi". En 2009, un document complémentaire appelé Defamation Act a été adopté. C'est dans ce texte qu'il faut chercher pour trouver la sanction. Les propos ou les actes relevants du blasphème pourraient être punis, en Irlande, d'une amende de 25.000 euros. 

Une disposition "dépassée" et "obsolète" 

En Irlande, le dernier procès lié à des propos blasphématoires a eu lieu en ... 1885 ! Et l'auteur présumé, un prêtre qui avait affirmé avoir accidentellement brûlé une bible, n'a pas été condamné. Il y a quelques jours, l'Eglise catholique irlandaise a déclaré que le délit de blasphème était une notion "largement obsolète" et que ce type de loi était utilisée pour "justifier la violence et l'oppression contre des minorités dans d'autres parties du monde". C'est aujourd'hui aussi un argument avancé par les partisans du "oui" au référendum. 

Le blasphème était revenu au devant de l'actualité en Irlande en 2015. L'acteur et réalisateur britannique Stephen Fry s'était exprimé sur les antennes de la télévision irlandaise et avait traité Dieu de "stupide" pour, avait-il déclaré, avoir créé un monde rempli d'"injustices". Une enquête avait été ouverte mais elle n'avait débouché sur aucune poursuite. 

Punir une volonté de nuire ou réprimer une liberté d'expression?

Selon le Larousse, le blasphème est "une parole ou un discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré". En droit, c'est l'éternel débat entre la punition d'une réelle volonté de nuire ou la répression d'une forme de liberté d'expression.

"La Cour européenne des droits de l'homme assure une jurisprudence de contrôle de la répression dans les différents Etats qui connaissent encore le délit de blasphème pour vérifier si c’est une atteinte légitime ou non à la liberté d’expression que de prohiber ce blasphème explique le professeur Louis-Léon Christians, président de l'Institut de recherche pluridisciplinaire Religions Spiritualités Cultures Sociétés (RSCS) à l'UCLouvain. Elle le fait sur base de deux grands critères essentiellement. Le premier, c’est l’incitation à la haine en matière religieuse ou conventionnelle. Peut-on découvrir cela derrière le blasphème ? Et deuxième élément, plus controversé mais qui est maintenu par la Cour depuis une vingtaine d’année, c’est l’idée d’offense gratuite. Y a-t-il un enjeu démocratique à avoir proféré blasphème ? Y a-t-il une discussion utile à la société qui se cacherait derrière ? S’il y a une discussion utile, alors l’Etat ne peut pas réprimer ce blasphème. Il doit pouvoir être exprimé en vue de susciter ce débat, de façon peut-être un peu choquante, mais pour susciter ce débat ".

Le blasphème, cette notion si complexe

On comprend que la notion de blasphème est dès lors très complexe. Julian Rivers est professeur à l’Université de Bristol et spécialiste des lois qui touchent aux questions religieuses. "Ce qu’on essaye de faire, c’est tracer une frontière entre l’utilisation d’un propos ou d’une image qui sera une vraie contribution à un débat autour d’une question politique ou religieuse et un abus. Savoir si l’intention des parties n’est plus de participer à une saine discussion publique, mais simplement d’être offensant, de rejeter l’autre. Cette distinction est très importante, mais elle est très difficile à établir dans la pratique". 

Le blasphème est encore punissable dans près de 70 pays

Dans le monde, une septantaine pays considèrent encore le blasphème comme un délit dans leur législation selon le dernier rapport de la Commission des Etats-Unis sur la liberté religieuse (USCIRF). Au sein de l'Union européenne, la Grèce, la Finlande, la Pologne ou l'Italie font partie de cette liste même si la tendance est à l'abrogation, comme au Danemark et à Malte en 2017. En Belgique, le délit de blasphème a été aboli dès l’adoption de la constitution, en 1831.

Images filmées dans des bureaux de vote à Galway et à Kilkenny

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