Irlande du Nord: à Derry, le Brexit réveille les fantômes d'un passé sanglant

La soirée vient tout juste de commencer au pub "The Anchor". Nous sommes à Newcastle, dans le sud-ouest de l'Irlande du Nord, pour une soirée dans la plus pure tradition de la région... Au programme, pintes de bière, shots de whiskey, et bien sûr de la musique. Paul Connolly et Daniel Acheson se retrouvent pour boire un verre avant un concert : le leur. Ils sont musiciens, amis de longue date et fondateurs des Wood Burning Savages, un groupe punk rock, très engagé, mais sans affiliation politique ou religieuse.

Daniel, le bassiste du groupe, vient d'Holywood, la banlieue de Belfast, et d'une famille protestante. Le chanteur et guitariste, Paul Connolly, est originaire de Derry et de confession catholique, tout comme Micky, l'autre bassiste du groupe. Quant à Elliot, le batteur, "c'est une sorte de hippie sorti d'une communauté", plaisante Dan. "The Wood Burning Savages, c'est un groupe où l'on vient de partout et de nulle part", renchérit Paul.

On sent chez eux la liberté, la joie et et la fierté d'avoir transcendé les divisions religieuses ou communautaires de leur enfance, d'avoir en quelque sorte exorcisé les schémas politiques et sociaux quasi-imposés en Irlande du Nord. Des schémas rejetés par la nouvelle génération qu'ils incarnent, une génération née juste avant ou après l'accord de paix de Good Friday (Vendredi Saint), signé en avril 1998.

"Nos différences ont été fabriquées. C'est une invention, un truc que les politiciens d'ici font très, très bien : ils les utilisent pour façonner une marque politique, partisane, et tout ça devient très primaire", explique Paul Connolly, chanteur et guitariste des "Wood Burning Savage."

Les divisions du passé

Les divisions, ils ont grandi avec. Âgés d'une vingtaine d'années, Paul, Dan et les autres sont les enfants de la guerre. Trente ans de conflit armé entre républicains nationalistes, en majorité catholiques d'un côté et unionistes et loyalistes, en majorité protestants, de l'autre. Les uns militant pour la réunification avec la république d'Irlande, les autres pour le maintien de la région dans le giron de la couronne britannique.

Trente années de "troubles" comme on dit ici, un euphémisme pour des affrontements sanglants, une quasi guerre civile : assassinats, attentats, guérilla. Au total 3 500 morts et 47 000 blessés. Des divisions qui perdurent à travers la région, surtout ces derniers temps, surtout dans la ville de Paul. "C'est plutôt tendu à Derry en ce moment. Tout le monde se focalise sur l'incertitude autour du Brexit", avoue-t-il.

Plutôt doux et presque timides dans la vie, The Wood Burning Savages laissent éclater toute leur énergie et leur folie une fois sur scène... Rebelle, revendicatrice, fidèle à la tradition punk rock, leur musique est pleine de rage et de furie. Les paroles sont chargées d'une conscience politique et sociale aiguë, qui dénonce la pauvreté et le dénuement, les taux de suicide (parmi les plus élevés en Europe), la passivité et l'opportunisme des hommes politiques nord-irlandais et du gouvernement britannique.

Une ville mémoire du conflit nord-irlandais

Leur rage vient tout droit des quartiers populaires de Derry, ville frontalière, enclavée, oubliée et véritable symbole des divisions nord-irlandaises. Une ville profondément marquée par les fractures, à tel point qu'elle porte deux noms. Un nom pour les protestants et le Royaume-Uni : Londonderry. Un nom pour les catholiques et l'Irlande : Derry, du mot irlandais Doire signifiant "chênaie".

A Derry, l'Histoire s'écrit sur les murs, même après 20 ans de paix. Des fresques gigantesques rappellent aux passants les faits marquants du conflit dans la ville, à commencer par le massacre de Bloody Sunday, survenu le dimanche 30 janvier 1972, au coeur de Bogside, bastion catholique, terreau de l'IRA, l'armée républicaine irlandaise et sa lutte pour l'indépendance contre le Royaume-Uni...

Mais il y a aussi des centaines d'autres peintures murales, inscriptions, graffitis et tags : les trois lettres de l'IRA s'affichent partout, tout comme les sigles des partis dissidents républicains.

"Vous pouvez dire quel quartier est de quel bord politique dès que vous y mettez les pieds... Vous savez les inscriptions sur les murs ici à Derry : c'est un truc auquel on ne peut pas échapper, " Paul Connolly, chanteur et guitariste des "Wood Burning Savages"

Un passé lourd, omniprésent partout en ville, surtout lors des commémorations du Bloody Sunday, ce dimanche sanglant où 14 manifestants catholiques ont été tués par l'armée britannique lors d'une marche pacifique. Un événement connu à l'échelle planétaire, grâce notamment à la chanson éponyme du groupe irlandais U2.

Chaque année, les familles des victimes se réunissent devant le mémorial à Bogside, pour des dépôts de gerbes et des prières œcuméniques. Pour la plupart des proches des morts et blessés du Bloody Sunday, il est temps de tourner la page depuis le processus de paix, surtout depuis la reconnaissance par le gouvernement britannique des faits suite à un rapport d'enquête qui conclut à la responsabilité des parachutistes britanniques dans la tuerie.

Brexit, une "opportunité" pour la dissidence républicaine ?

Mais Bloody Sunday, c'est aussi le moment où les indépendantistes les plus radicaux s'affichent en ville. Et ils viennent en force. Uniformes, képis, tenues quasi-paramilitaires. Des fanfares militaires défilent, les unes après les autres. Les instruments de musique remplacent les armes. Mais le combat reste le même.

Diverses factions dissidentes républicaines estiment que le Sinn Féin et ses leaders de l'époque Gerry Adams et Martin McGuinness ont trahi les Nord-Irlandais en signant l'accord de paix.

Parmi eux, des partis comme 32CSM, les initiales du "32 County Sovereignty Movement" (Mouvement pour la souveraineté des 32 Comtés) , considéré comme la branche politique de la Real IRA, ou encore Soaradh, un parti d'extrême-gauche fondée par des dissidents républicains et basés des deux côtés de la frontière, en Irlande du Nord et en République d'Irlande...

Des militants peu loquaces face à la presse, mais qui rêvent tous d'une grande Irlande réunifiée, contre le Royaume-Uni. Un espoir relancé par le débat sur le Brexit. Patrick Gallagher a 26 ans, et en tant que porte-parole du parti "Soaradh" ("Liberté" en irlandais) à Derry, il maîtrise déjà tous les éléments de langage du discours dissident républicain. Quand on lui demande ce qu'il veut dire aux Britanniques, la réponse fuse, directe, avec un petit rire : "It's time to leave" ("il est temps de partir").

"Le Brexit, c'est un problème pour la Grande-Bretagne. Et un problème pour la Grande-Bretagne, c'est toujours une opportunité pour l'Irlande", Patrick Gallagher, porte-parole du parti "Soaradh".

Une opportunité qui peut aussi inciter à plus de violences. Sur ce point, Soaradh reste prudent mais Patrick Gallagher rappelle tout de même "que le Brexit ait lieu ou pas, tant que l'Irlande reste sous occupation (...), il y aura toujours des hommes et des femmes qui voudront se confronter à la Grande-Bretagne par la lutte armée."

Mi-janvier, une voiture piégée a explosé devant le tribunal, en plein centre-ville de Derry. Un attentat attribué par la police à la "The New IRA" (la "Nouvelle IRA"), branche dissidente de l'Armée républicaine irlandaise... Depuis, beaucoup se demandent si le Brexit va faire ressurgir les fantomes du passé, ceux de la lutte armée... "Cela a rappelé aux gens toutes les choses terrifiantes, les tragédies et les atrocités qui ont eu lieu par le passé. Il y avait une peur dans la ville, c'était très tendu. C'était vraiment palpable", se souvient Paul, le chanteur des Wood Burning Savages.

Fountain", îlot protestant figé dans le passé

Une tension tangible dans le quartier "The Fountain", dernière enclave protestante sur la rive catholique de Derry. Une centaine de maisons retranchée derrière des grillages et des barbelés. On y accède par un petit tunnel agrémenté d'une porte avec cadenas, ouverte à 6h du matin et fermée à 21h tous les jours. Un quartier bunker, qui s'affiche comme tel: au plus fort des violences, ses habitants ont refusé de rejoindre l'autre rive de la Foyle, où s'est installée la très grande majorité des protestants de Derry.

Au Fountain, le drapeau britannique, l'Union Jack, s'affiche partout, même sur les trottoirs, peints en bleu, blanc, rouge. Sur les murs, des fresques à la gloire du passé protestant de Derry au XVIIe siècle, le "red hand", la main rouge de l'Ulster, symbole des loyalistes ou encore cette inscription en immenses lettres à l'entrée du quartier : "Londonderry West bank loyalists still under siege, no surrender" ("Les loyalistes de la rive ouest de Londonderry, toujours sous siège, pas de capitulation").

Ici, la plupart des habitants sont loyalistes purs et durs, fidèles à la Couronne britannique, comme William Jackson, dont le père a peint plusieurs fresques du quartier. Chez lui, l'Union Jack se retrouve sur de nombreuses babioles, sur les tasses, en décoration au mur ou accroché aux rideaux.  "Ce drapeau fait partie de notre culture, de notre patrimoine. Je suis né et j'ai grandi ici. En ce qui me concerne, je suis Britannique", dit ce féru d'histoire militaire.

L'été, il gère le "Heritage Tower Museum", un petit musée situé dans la tourelle en pierre du Fountain, autrefois la gêole de chefs irlandais tels Wolfe Tone et Eamon De Valera, considérés comme les pères du nationalisme républicain irlandais. La famille de William vit dans le quartier depuis plus d'un siècle, de père en fils. Son allégeance au Royaume-Uni est absolue, y compris sur le Brexit.

La Grande-Bretagne prend une bonne décision en quittant l'Union européenne. Nous, on a voté pour le Brexit. Parce que ça nous rend notre propre identité. On n'aura plus besoin d'écouter l'Union européenne nous dicter ce qu'on doit et ce qu'on ne doit pas faire, William Jackson, habitant du quartier protestant "The Fountain"

Avec ou sans une frontière?

Reste l'incertitude immense sur l'avenir de la frontière entre le Royaume-Uni et la République d'Irlande, et les atermoiements des gouvernements et des parlementaires de Westminster à Londres. A Bogside, une pancarte, plantée en plein milieu du terre-plein principal de la ville, clame au et fort la position des républicains : "Hard Border, Soft Border? No Border."

A deux mois à peine du Brexit, Derry retient son souffle comme toute l'Irlande du Nord. La région a voté à 56% "Remain", pour rester dans l'Union européenne. Et Paul, comme la majorité des jeunes, refuse tout retour en arrière. "Je me sens Européen, je me suis toujours senti Européen", confie-t-il.

"Vous pouvez être Irlandais, Nord-Irlandais, ce que vous voulez, mais j'ai le sentiment que le Brexit est en train de nous dépouiller de notre identité européenne : c'est en train de nous enfermer, de nous transformer en une sorte d'annexe bizarre, isolée, et ça va seulement faire du mal à Derry", Paul Connolly, chanteur et guitariste des Wood Burning Savages.

Pour l'heure, la date annoncée du Brexit est toujours fixée au 29 mars 2019.

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