Irak : l'ère de l'apaisement est encore loin

Jeux, durant la manifestation du 31 octobre dernier, à Basra
Jeux, durant la manifestation du 31 octobre dernier, à Basra - © HUSSEIN FALEH - AFP

Des hommes armés non identifiés ont attaqué dimanche un poste de l’armée irakienne dans l’ouest de la capitale Bagdad. L’attaque a fait au moins 11 morts et 8
blessés, parmi lesquels des soldats, estiment les autorités locales. Cet attentat, attribué à des djihadistes a également fait une dizaine de blessés.

Les onze victimes ont été tuées dans la nuit, lorsque des hommes armés ont visé une position militaire à l’entrée ouest de Bagdad.

L’Irak avait pourtant déclaré il y a trois ans la "victoire" sur le groupe Etat islamique, mais l’organisation djihadiste possède encore des cellules clandestines, notamment dans la grande ceinture agricole de Bagdad où se trouve Radouaniya, endroit où s’est produite l’attaque.

"Cinq membres du Hachd tribal", des unités d’anciens paramilitaires désormais intégrés à l’Etat, "ont été tués, de même que six habitants venus prêter main-forte", a déclaré une source policière. Une source médicale a, elle, confirmé ce bilan, ajoutant que huit blessés avaient en outre été admis dans un hôpital de Bagdad.

L’attaque nocturne n’a jusqu’ici pas été officiellement revendiquée. Mais tous les regards se tournent vers le groupe Etat islamique.

L’EI était parvenu à s’emparer en 2014 de près d’un tiers du territoire irakien, qu’il a été forcé d’abandonner fin 2017, chassé de son "califat" autoproclamé par trois années de guerre mobilisant l’ensemble des troupes irakiennes et une coalition internationale de 76 pays. Désormais, ses combattants se terrent dans les zones montagneuses ou désertiques du centre et de l’ouest du pays et ont largement perdu leur capacité à mener des attaques d’envergure.

S’ils continuent de mener des coups de force ici ou là, un bilan de onze morts est particulièrement rare dans le pays qui n’a pas connu d’attentat majeur depuis plus de trois ans.


L’arrivée de Joe Biden réjouit les pro Iran

L’élection de Joe Biden aux Etats-Unis signe une possible détente avec l’Iran, puissance agissante en Irak. Cette éventualité réjouit les factions irakiennes alliées du voisin iranien mais inquiète militants et responsables qui redoutent une extension de l’influence iranienne dans leur pays. "Le mandat de Donald Trump a été une période de destruction très négative", tranche d’emblée Mohammed Mohie, porte-parole des brigades du Hezbollah, faction chiite pro iranienne la plus radicale d’Irak.

Dans le camp d’en face, qui a conspué un an durant le pouvoir à Bagdad et son parrain iranien, la crainte domine. "Les mêmes politiciens qui disent 'Mort à l’Amérique' félicitent aujourd’hui Biden comme un vieil ami", s’emporte Youssef, un blogueur engagé dans la révolte lancée en octobre 2019. Mais pour les brigades du Hezbollah, comme pour tous les partisans de l’Iran en Irak, Donald Trump a commis "le pire des crimes" en ordonnant l’assassinat en janvier à Bagdad du puissant général iranien Qassem Soleimani et de son lieutenant irakien.

Après ce raid mené par un drone, le bras de fer s’est durci : le Parlement irakien a voté l’expulsion des soldats américains déployés en Irak, Washington a répondu par une volée de sanctions et a même menacé de fermer son ambassade, mettant dans l’embarras le Premier ministre Moustafa al-Kazimi qui passe pour plus proche des Américains que des Iraniens. "Nous espérons que la nouvelle administration (du démocrate Biden) va régler cela, en mettant fin à la crise et en retirant ses troupes", affirme Mohamed Mohie.


"Avec une nouvelle personnalité qui mène des politiques dans la concertation, il est possible que la coordination entre pays se passe mieux", veut aussi croire Nasser al-Chemmari, porte-parole d’al-Noujaba, l’autre grande faction irakienne pro-Téhéran.

Après la flambée des tensions qui a laissé croire en début d’année à un conflit ouvert en Irak entre les ennemis iranien et américain, "la victoire de Biden est une nouvelle chance pour le monde de se diriger vers la stabilité et le dialogue", estime Khamis al-Khanjar, un influent député sunnite irakien.

Moustafa al-Kazimi avait tenté de renouer les liens avec Washington lors d’une visite aux Etats-Unis en août. Il avait pris soin, ajoutent ses conseillers, de rencontrer Nancy Pelosi, cheffe du Congrès américain, pour entamer le dialogue avec les démocrates.

Si Joe Biden n’a pas encore dévoilé sa politique étrangère, il est loin d’être un inconnu en Irak, pays à majorité chiite comme le voisin iranien. Il avait voté en faveur de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Et en Irak, personne n’a oublié sa proposition en 2006 de diviser le pays en trois régions autonomes chiite, sunnite et kurde. Le président irakien, le Kurde Barham Saleh, le connaît de longue date. Il l’a qualifié samedi d'"ami" et de "partenaire de confiance".

Mais dans les cercles du pouvoir, l’élection de Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama, suscite l’inquiétude : laissera-t-il les pro Iran gagner en influence alors que Trump jouait la "pression maximale"?


La contestation sera-t-elle entendue ?


Une chose est sûre, quelles que soient les intentions du président américain élu, les pro-Iran "vont se sentir pousser des ailes", soufflent déjà des officiels. Alors que beaucoup imaginent un retour des Etats-Unis à l’accord sur le nucléaire iranien, d’autres ne veulent "pas revenir aux politiques d’Obama en Irak", affirme à l’AFP Dhafer al-Ani, un autre député sunnite.

Place Tahrir, où de modestes rassemblements anti-pouvoir continuent d’avoir lieu à Bagdad, "on ne voit pas en quoi changer de président changerait la politique" américaine, assure Abou Saad, 74 ans. Lui aurait préféré une réélection Trump, probablement pour ses positions intransigeantes vis-à-vis de l’Iran.

Pour Zineb, 43 ans, l’Irak a besoin d’aide. "Nous traversons une crise économique et politique et avons des élections" législatives prévues en 2021.

En attendant, prévient Mohamad Mohie, Donald Trump est encore président pour plus de deux mois. "Il agit de façon totalement imprévisible, et il pourrait décider de viser nos chefs."

Côté gouvernement, deux responsables assurent qu’une liste de sanctions contre des intérêts iraniens en Irak est déjà prête et que Donald Trump "va passer à la vitesse supérieure". "Je n’imagine pas une campagne militaire mais rien ne me surprendrait vraiment", lâche l’un d’eux.

Pour la jeunesse, en tout cas, les enjeux sont essentiels : le 25 octobre dernier, ils étaient des dizaines de milliers à manifester dans plusieurs grandes villes, à l’occasion du premier anniversaire du soulèvement dans le pays, un soulèvement réprimé dans le sang, alors que les manifestants demandaient la fin de la corruption.

Journal télévisé de 19h30 le 12/11 :

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