Irak et Levant: l'ombre ranimée d'un califat fantasmé

Des combattants de l'EIIL paradent dans les rues des villes conquises
4 images
Des combattants de l'EIIL paradent dans les rues des villes conquises - © Al Jazeera

Récemment surgie dans la propagande de l'"État Islamique en Irak et au Levant" (EIIL), la promesse d'un nouveau "califat" tente d'exploiter la nostalgie supposée d'un âge d'or de la civilisation musulmane. Celle-ci était pourtant bien éloignée des fantasmes de la milice djihadiste, comme l'explique la rédaction en ligne du site de TV5 Monde.

Contresens

Projet ou communication ? L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), mouvement sunnite dérivé d’Al Qaida qui s’est emparé le 10 juin dernier de Mossoul, ville de deux millions d’habitants du nord de l’Irak, et se rapproche de Bagdad, affirme se fixer comme objectif le " rétablissement " d'un " califat ", à cheval entre l’Irak et la Syrie et d’instaurer la charia sur un territoire allant de la Méditerranée à la frontière iranienne. Pour immodeste qu'elle paraisse et peut-être un peu commerciale, la référence à l'apogée du rayonnement islamique est également lourde d’ambiguïtés … et de contresens.

Aujourd'hui invoqué comme symbole de l'unité triomphante du monde musulman, le califat, plus politique que religieux, en porte en réalité dès l'origine les rivalités sanglantes.

A la mort du Prophète en 632 se pose la question de sa succession à la tête de l'Oumma (communauté des croyants). Compagnon de la première heure, son beau-père Abou Bakr est choisi. Il prend le titre decalife : en arabe El Khalif, littéralement le " successeur ". Il décède deux ans plus tard. Son Premier ministre Omar prend sa suite, et augmente son titre de celui de " commandeur des croyants ". Il sera le conquérant de la Palestine, la Mésopotamie, l’Égypte et la Perse avant d'être assassiné... comme le seront ses deux successeurs Othman et Ali.

Temporel

Vainqueur d'Ali – dont la défaite en 657 donne naissance au Chiisme -, Mo'hawiyya fonde la dynastie des Omeyyades. Basé à Damas, le califat de celle-ci prospère jusqu'en 750 et devient le plus grand État musulman de l'Histoire, s'étendant de l'Indus à la péninsule ibérique. Ce n'est pourtant ni une théocratie ni un pontificat et, s'il faut faire une analogie occidentale, son principe s'apparente d'avantage à l'Empire byzantin. " Le calife est un peu le basileus, remarque Slimane Zeghidour, spécialiste des religions et éditorialiste de TV5monde. A l'exception des quatre premiers, qui ne régnaient que sur le désert saint, il dispose du pouvoir temporel mais non spirituel. Ce n'est pas lui qui, comme le pape, produit le droit religieux ". Ce dernier, qui ne procède que du Coran et des Hadith (traditions) reste l'affaire des oulemas (docteurs de la foi).

Les Omeyyades sont détrônés – et, pour presque tous, massacrés - en 750 par les Abbassides, lointains descendants de Al Abbas, oncle de Mahomet. Ceux-ci régneront en théorie près de huit-cents ans. Leur apogée, en réalité, s'étend du VIIIème au Xème siècle de l'ère chrétienne. Avec eux, le Califat se déplace à Bagdad et prend d'avantage en compte la diversité de l'immense monde musulman. C'est lui qui évoque encore dans l'imaginaire collectif le rayonnement d'un Islam à la fois triomphant, apaisé et uni, voire sagement gouverné.

Désuétude

La réalité est évidemment moins débonnaire et, dès le Xème siècle, les Abbassides doivent composer avec deux califats rivaux : celui de Cordoue (fondé par le survivant omeyyade) et surtout celui des Fatimides (chiites) établi en Afrique du Nord puis en Égypte. Le sac de Bagdad par les Mongols en 1258, et l’exécution du calife El-Môutassim met un terme au pouvoir des Abbassides. La dynastie se réfugie en Égypte où elle ne joue plus qu’un rôle symbolique sous la domination des Mamelouks... initialement ses esclaves. Son dernier calife est renversé en 1517 par un sultan ottoman.

La nouvelle dynastie fondée par ce dernier ne reprend qu'au XIX ème siècle l'appellation de " califat " mais celle-ci semble déjà désuète. " Quand Ataturk supprime le califat en 1924, il n'y a pas de grande protestation parmi les musulmans, souligne Slimane Zeghidour. En réalité, il n'y a aucune obligation canonique ou dogmatique pour que le califat soit le mode de gouvernement des sociétés islamiques ".

Dans les dernières décennies et s'il l'on excepte un groupe isolé surtout actif en Asie centrale, la notion de califat n’apparaît guère dans la propagande des courants fondamentalistes, qu'ils soient sunnites ou chiites. Surgie d'un peu nulle part, sa promesse aujourd'hui brandie par les chefs d'un mouvement lui-même peu enraciné dans l'histoire mais concurrent d'Al Qaïda apparaît essentiellement opportuniste. " Une revendication pragmatique ", estime Slimane Zeghidour : " ils ne veulent pas dire " république " parce qu'ils jugent que c'est une création hybride, malsaine, européenne etc... Ils ne peuvent pas dire non plus une " royauté " qui fait penser à l'Arabie Saoudite. Et qui serait le roi ? Alors ils disent " califat ", qui est vague, imprécis et qui renvoie à un âge d'or un peu mythique ".
 

La géographie du califat de l'EIIL, pourtant, s'annonce plus modeste que ses précédents abbasside ou omeyyade. Il ne s'étend pas de l'Asie aux Pyrénées mais… de l'Irak à la Syrie. " Il n'y a rien de religieux là-dedans, observe Slimane Zeghidour. Ces sont surtout les régions pétrolifères et c'est avec cela qu'ils se payent, en revendant l'or noir. Pas avec les dons des fidèles ". Cette remémoration de l'histoire millénaire de l'Islam et, implicitement, du rayonnement de sa civilisation parle t-elle à l'inconscient des fidèles, rétifs ou lassés de la phraséologie essentiellement guerrière qui prévaut dans la région ? Slimane Zeghidour en doute. " Tout cela est anachronique et n'éveille rien. C'est comme si on disait qu'on va restaurer les États pontificaux. Ça fait sourire".

Reportage réalisé par Pascal Priestley pour TV5.org

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK