Investiture de Joe Biden : en récitant un poème, Amanda Gorman marque le retour d’une tradition démocrate

Son nom n’est pas aussi célèbre que celui des autres personnalités, comme Lady Gaga ou Jennifer Lopez, qui monteront sur scène lors de l’investiture de Joe Biden, mais l’événement la mettra en pleine lumière : la poétesse Amanda Gorman va réciter une de ses œuvres ce vendredi 20 janvier, à la tribune. A 22 ans seulement, elle sera la plus jeune à réaliser cet exercice, mais ne sera pas la première. En effet, plusieurs présidents, tous démocrates, ont choisi avant Joe Biden de faire appel à un poète, ou une poétesse.

Robert Frost (1961) : poésie et pouvoir

Le premier à avoir choisi la poésie pour son investiture a été John Fitzgerald Kennedy en 1961, comme l’explique l’Academy of American Poets. A l’époque, c’est le vétéran Robert Frost (87 ans !) qui est désigné. Son poème, intitulé "The Gift of Outright" ("Le don, pur et simple"), évoque la relation des Américains à leur terre : "La terre était nôtre avant que nous ne soyons siens / Elle a été notre terre pendant plus de cent ans / Avant que nous fûmes son peuple". JFK dira du poète qu’il "voyait la poésie comme le moyen de sauver le pouvoir de lui-même. Lorsque le pouvoir mène à l’arrogance, la poésie lui rappelle ses limites. Là où le pouvoir corrompt, la poésie lave." Robert Frost décédera deux ans plus tard… la même année que Kennedy.

Maya Angelou (1993) : la promesse de l’aube

Plusieurs décennies ont passé avant que la tradition de la poésie d’investiture reprenne. Ni les démocrates Lyndon Johnson (1963-1969) et Jimmy Carter (1977-1981), ni les républicains Richard Nixon (1969-1974), Gerald Ford (1974-1977), Ronald Reagan (1981-1989) et George H.W. Bush (1989-1993) n’y ont eu recours. Ce n’est qu’en 1993 que Bill Clinton fait appel à la poétesse Maya Angelou. Une femme, noire et loin d’être une inconnue : fervente militante des Droits civiques, elle avait côtoyé Martin Luther King à la fin des années 1950, puis avait travaillé comme rédactrice dans plusieurs journaux au Moyen-Orient et au Ghana, avant d’être la première réalisatrice noire d’Hollywood dans les années 1970.

En 1993, elle récite un long poème au nom évocateur, "On the pulse of the morning", "Au pouls du matin". Une oeuvre qui fait référence à la Genèse, la Bible et surtout la nature elle-même. "Mais aujourd’hui, le Rocher nous crie, clairement, avec force, / Venez, vous pouvez vous tenir sur mon / Dos et contempler votre distante destinée, / Mais ne cherchez pas de refuge dans mon ombre. Je ne vous donnerai aucun endroit pour vous cacher ici-bas", prévient la poétesse.

Miller Williams (1997) : savoir où va l’Amérique

Bill Clinton maintient la tradition lors de sa réélection. Le 20 janvier 1997, c’est Miller Williams, un poète de 67 ans, peu connu du grand public, qui est choisi. Son poème "Of History and Hope" ("De l’histoire et de l’espoir") s’adresse à ses compatriotes mais parle de l’avenir, à l’aube d’un nouveau millénaire. "Mais où allons nous être, et pourquoi, et qui ? Les morts qu’on a privés de leurs droits veulent savoir. Nous voulons être ceux que nous voulions, pour continuer à aller où nous voulions. […] Mais comment voyons-nous le futur ? Qui peut dire comment / hormis dans l’esprit de ceux qui vont l’appeler Maintenant ? Les enfants. Les enfants. […] Ceux qui ont été plusieurs à se rassembler ne peuvent devenir un peuple qui s’effondre."

Elizabeth Alexander (2009) : les louanges d’un jour nouveau

Avec l’investiture du premier président noir des Etats-Unis vient une nouvelle poétesse afro-américaine : Barack Obama choisit Elizabeth Alexander en janvier 2009. L’autrice de "The Venus Hottentot" (1990) et "The Black Interior" (2004) récite "Praise Song for the Day" ("Chantons les louanges du jour") un poème dans lequel transparaissent des références à la religion, mais surtout à l’esclavage et la ségrégation. "Disons-le clairement : que beaucoup sont morts pour ce jour. Chantons le nom des disparus qui nous ont menés ici, / qui ont bâti les rails des trains, élevé les ponts, / qui ont récolté le coton et la laitue, construit / brique après brique les édifices scintillants / qu’ils nettoyaient et dans lesquels ils travaillaient. Chantons les louanges de la lutte, chantons les louanges du jour. Chantons les louanges de chaque pancarte écrite à la main, de chaque table de cuisine qui permettait d’y parvenir", prêche la poétesse.

Richard Blanco (2013) : ensemble, ne faire qu’un

Le second poète choisi par Barack Obama, pour son second mandat en 2013 est une figure importante au sein de l’Académie des poètes américains, comme le précise son site : "Richard Blanco est l’ambassadeur Education de l’AAcademy of American Poets. Son rôle est d’aider à coordonner les ressources libres de l’organisation pour les professeurs, les projets d’étudiants et les autres initiatives éducatives."


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Né en Espagne et ayant grandi en Floride, Richard Blanco a notamment écrit un poème bilingue, "Matters of the Sea/Cosas del Mar" en 2016, qui célèbre la reprise des relations américano-cubaines. Trois ans avant, il choisit d’honorer l’unité américaine dans son poème d’inauguration, "One today" ("Uni, aujourd’hui"). Ce long poème en prose fait écho à la devise du Grand Sceau américain, qui figure notamment sur les billets de banque : "E pluribus unum", "un seul né de plusieurs". Il se veut également un hommage à la classe ouvrière américaine. "Un sol. Notre sol, nous rattachant à chaque plant de maïs, chaque épi de blé fauché par la sueur et les mains, les mains qui récoltent le charbon ou plante des moulins dans les déserts et les sommets de collines qui nous tiennent chaud, les mains qui creusent des tranchées, des tuyaux et des câbles, les mains usées comme celle de mon père coupant la canne à sucre pour que mon frère et moi puissions avoir des livres et des chaussures", se souvient le poète.

Amanda Gorman (2021) : le souvenir du Capitole

Après l’investiture de Donald Trump sans poète en 2017, Joe Biden renoue donc avec la tradition ce 20 janvier 2021. Amanda Gorman n’est pas la première femme, ni la première femme afro-américaine, mais c’est sans conteste la plus jeune à remplir cette tâche, à seulement 22 ans. Tout juste diplômée d’Harvard l’an dernier, elle est devenue la première lauréate du titre de National Youth Poet of the United States, après avoir été celle de Los Angeles. Elle a également fondé One Pen One Page, une organisation qui aide les jeunes défavorisés à écrire.

Pour cette investiture, Amanda Gorman lira un poème original, "The Hill we Climb" ("La colline que nous gravissons"), tiré d’un recueil qui sortira en septembre. Un titre qui renvoie douloureusement aux événements du 6 janvier dernier, et l’invasion du Capitole par des manifestants pro-Trump et d’extrême droite. "Nous avons vu une force qui pourrait déchirer notre nation plutôt que de la partager, / Qui pourrait détruire notre pays si cela voulait dire décaler la démocratie. / Et cet effort a failli réussir. / Mais si la démocratie peut par période être suspendue, / Elle ne peut jamais être défaite à jamais", peut-on lire dans le texte, optimiste, d’Amanda Gorman.

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